Les effets concrets et troublants des discours haineux sur le cerveau

Idées Neurosciences

Un article de Bruno Dubuc paru sur site génial le Blogue du cerveau à tous les niveaux (http://www.blog-lecerveau.org/)

À la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis, on peut se poser plusieurs questions, dont les deux suivantes. D’abord comment se fait-il que Donald Trump, diagnostiqué «narcissique malin» par un psychothérapeute de renom, et donc «dangereusement malade mentalement et incapable d’être président avec ce tempérament», le soit encore deux ans après son élection ? Question difficile qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et que je n’aborderai pas ici pour me concentrer sur la seconde question : dans quelle mesure les propos haineux qu’il distille régulièrement dans ses discours ou dans les médias sociaux ont-ils des effets néfastes sur le cerveau et le comportement des gens ?

On sait encore bien peu de choses sur cet organe d’une complexité vertigineuse qu’est le cerveau humain. Mais les sciences cognitives, qui tentent d’établir des ponts entre différentes disciplines comme les neurosciences et la psychologie sociale, permettent aujourd’hui d’apporter des éléments de réponse à ce genre de question. Et le verdict est plutôt sans appel : loin de n’être que de simples effets de rhétorique pour gagner des votes, les propos haineux d’une personne en position de pouvoir amènent les gens à s’éloigner de leur humanité. Et ce, non seulement en pensée, mais aussi en parole et en actes comme on l’a encore vu lors de la tuerie de masse à Pittsburgh récemment.

« S’éloigner de son humanité », du point de vue des sciences cognitives, cela correspond à des phénomènes comme une diminution de l’empathie naturelle que nous avons spontanément pour les autres êtres humains. Ou l’émergence d’un sentiment de peur ou même de dégoût envers l’Autre, celui qui ne fait pas partie de mon groupe en termes de religion, d’orientation sexuelle, d’origine ethnique, etc. Autrement dit, les propos haineux martelés dans la sphère publique par des personnes d’influence vont exacerber la distinction ressentie entre le Nous et le Eux. Au point que les « Eux » ne sont parfois même plus reconnus comme des êtres humains. Trump n’est-il pas allé jusqu’à parler explicitement des personnes migrantes sans statut en termes d’animaux ?

Or il se trouve qu’aussi mystérieux soit-il, certains réseaux cérébraux contribuent de façon assez systématiques à des comportements ou à des émotions. Et l’on commence à connaître ces structures cérébrales interconnectées et à savoir quels effets subjectifs son activité plus ou moins grande va avoir sur un individu. Dans le cas qui nous intéresse ici, voici quelques études succinctement résumées montrant des effets négatifs bien concrets générés par de simples paroles haineuses.

Dans un article intitulé “Exposure to hate speech increases prejudice through desensitization” publié il y a un an, Wiktor Soral et ses collègues ont montré que l’exposition fréquente à des discours haineux amène une désensibilisation à cette forme de violence verbale. Ce phénomène entraîne un plus grand détachement par rapport au sort des personnes incriminées se traduisant par plus de préjudices envers les individus de ces autres groupes.

Par ailleurs, cela va faire près de vingt ans que l’on sait que des paroles menaçantes produisent le même effet chez l’humain que la présence d’une menace réelle comme un animal féroce devant soi. L’amygdale cérébrale s’active alors fortement, favorisant la réponse au stress de l’organisme et rendant tout raisonnement plus difficile. Ce type de réaction d’alerte phylogénétiquement très ancien (car ayant été fort utile pour sauver notre peau devant des prédateurs) existe toujours chez l’humain et son univers symbolique partagé par le langage. Par conséquent, s’il est rare de nos jours de croiser un ours dans nos villes, il l’est beaucoup moins d’entendre un discours haineux dans une « radio-poubelles ». Mais les conséquences physiologiques et cognitives sont encore exactement les mêmes pour nous : on arrête de penser et on se met sur la défensive.

L’équipe de Susan Fiske a pour sa part publié en 2011 l’article « Us versus Them: Social Identity Shapes Neural Responses to Intergroup Competition and Harm” démontrant que les discours nous faisant percevoir l’Autre comme une menace à notre mode de vie (« ils vont prendre nos jobs », « ils sont jaloux de notre liberté », etc.) favorisent la colère et incitent à la violence. Les revers subis par les autres en viennent alors à être perçus comme autant de plaisirs. C’est en tout cas ce qui arrive quand les fans d’équipes de baseball rivales aux États-Unis sont mis dans des scans d’IRMf alors qu’ils regardent les équipes ennemies s’affronter. Le succès de l’équipe rivale, qui évoque des sentiments négatifs chez le fan de l’autre équipe, active au même moment son cortex cingulaire antérieur et son insula, souvent associés respectivement à un signal d’erreur et à la sensation de dégoût. Au contraire, les succès de l’équipe favorite (ou les déboires de l’équipe adverse) activaient davantage le striatum ventral associé à la sensation subjective de plaisir. Cette dernière situation était également corrélée avec le goût d’en découdre avec les fans de l’équipe rivale tel que rapporté par les sujets dans cette situation. La bêtise souvent dangereuse des « holligans » n’est pas loin…

Enfin, une dernière étude, publiée elle aussi en 2011 par Susan Fiske et Lasana Harris, s’est intéressée à notre capacité de nous mettre à la place d’un autre et ainsi de le reconnaître comme un être humain digne de ce nom. Or lorsqu’on déshumanise certains groupes sociaux par des discours haineux répétés, les gens perdent leur empathie naturelle envers les individus de ce groupe. Par exemple, les sujets de cette étude avaient de la difficulté à ressentir les émotions ou les pensées d’individus dépendants de drogue ou sans abris. Et l’imagerie cérébrale confirmait que le réseau cérébral normalement actif dans la cognition sociale et l’empathie était beaucoup moins activé dans ces situations. Et où observaient-ils de l’activité à la place ? Dans l’insula, associée comme on l’a dit au sentiment de dégoût.

Imaginez maintenant des cerveaux quotidiennement exposés à ce genre de discours et les comportements qui peuvent résulter de cette perception déshumanisée des autres… Comme le disait le psychiatre Richard Friedman à la fin de son article récent « Neuroscience of Hate Speech » : «Now imagine what would happen if President Trump actually issued a call to arms to his supporters. Scared? You should be.»

Pensée magique, quête de sens et méthode scientifique (par Claude Touzet)

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Zoologischer Garten, 1912.August Macke/Wikimedia

 

La pensée magique est une étape normale du développement de l’enfant (entre 2 et 6 ans) où il croit découvrir que ce qu’il pense peut agir directement sur le monde. Cela peut être traumatisant s’il croit être la cause d’événements négatifs comme une maladie ou un accident. Le traumatisme va persister aussi longtemps que sa croyance dans ses capacités. Il faudra qu’il découvre – ou qu’on lui explique – la différence entre le normal et le paranormal pour qu’il dépasse le stade de la pensée magique.

Pourquoi tous les enfants passent-ils par ce stade préopératoire ? Nous sommes une espèce intelligente parce que notre cerveau est en permanence à la recherche de liens entre des éléments jusqu’alors considérés comme indépendants. Cette quête de sens implique de détecter les coïncidences, qui seront ensuite validées (ou non) comme étant des liens avérés. Les premiers liens découverts sont les plus évidents, puis au fur et à mesure de notre apprentissage de la vie, nous découvrons des relations plus complexes. Parmi les premiers éléments glanés nous trouvons : « je lâche un objet alors il tombe », « j’ouvre la porte et les objets sont encore là » (ils n’ont pas bougé), « le feu passe au rouge et les voitures s’arrêtent ».

Admettons qu’un jour, un enfant pense « celui-là je ne l’aime pas » et que juste après on lui dise que cette personne vient de se casser la jambe. Son cerveau étant construit pour détecter les coïncidences, la détection aura lieu et cet enfant croit maintenant que lorsqu’il pense du mal d’une personne, celle-ci va se casser la jambe. Généralisant à partir de ce fait, il croit que ce qu’il pense change le monde… Évidemment, cela ne dure pas. Le monde ne se pliant pas à sa volonté, de nombreuses non-coïncidences vont l’obliger à admettre qu’il est en fait impuissant. Cela peut être très rassurant, mais aussi déprimant (comment expliquer et/ou changer le monde alors ?).

Les adultes et la pensée magique

Dans les lignes qui précèdent, nous avons laissé un enfant démoralisé par son incapacité à changer le monde par la pensée, mais de nombreux adultes croient fermement qu’ils le peuvent. Ce que nous appelons la foi (des croyants) est bien la définition d’une pensée magique. Selon eux, leurs intentions, prières et autres pensées ont une action sur le monde puisqu’elles touchent leur Créateur. Tous les adultes adeptes de la pensée magique n’adhèrent pas forcément à une religion. Les barreurs de feu, par exemple, sont persuadés de limiter au maximum les effets d’une brûlure avec une simple pensée ou prière. Ils existent depuis toujours, en France (plus de 6 000) et dans le monde entier. Pourquoi une telle omniprésence ? Une explication possible est qu’ils disposent d’un vrai pouvoir… Mais qu’en dit la science ?

Illustration d’une sensation douloureuse par Descartes. René Descartes, Traité de l’homme/Wikipédia

Par définition, la science et ses serviteurs les chercheurs s’intéressent à tous les faits inexpliqués. Les phénomènes non expliqués dans le domaine de la pensée magique sont regroupés sous le nom de « phénomènes para-normaux » (ou PSI). Des milliers d’études ont pointé l’existence de faits qui entrent dans cette catégorie. L’une des études parmi les plus récentes et les plus connues a été publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology en 2011, et confirmée en 2015. De quoi s’agissait-il ? Daryl Bem, professeur émérite à Cornell University a refait neuf expériences classiques de psychologie expérimentale – en inversant la causalité – et a obtenu des résultats probants. Par exemple, les sujets doivent deviner si une image va apparaître à droite ou à gauche de l’écran. Ils indiquent leur choix, puis un tirage aléatoire a lieu qui détermine où va apparaître la photo. Normalement, c’est du hasard (50 %), mais pour une catégorie de sujets – déterminée à l’avance – les probabilités de réussite sont de 56 % ! Mais, puisque les phénomènes PSI sont avérés, comment les expliquer ?

Il faut étudier le paranormal !

Pensée magique. Sydney Harris, _What’s So Funny About Science ?_ (1977).

Une publication scientifique est ainsi faite qu’elle doit permettre à d’autres chercheurs de refaire la même expérience afin de retrouver le même résultat. C’est cette reproductibilité des faits qui fait office de « preuve scientifique ». Qu’en est-il de faits qui ne seraient pas reproductibles par n’importe quelle équipe ? S’il fallait « croire » pour obtenir un certain résultat et qu’à défaut de croire on en obtienne un autre ? De tels faits existent, notamment ceux rapportés par D. Bem. Dans ce cas, la science d’aujourd’hui, avec sa méthodologie, n’a rien à dire : ce n’est pas de son ressort.

The ConversationPlutôt que de nier toute efficacité à la pensée magique, il faudrait en faire un sujet d’étude autorisé et financé. Quelques chercheurs se sont lancés et proposent des théories, pas très bien vues de la science « mainstream », qui prennent en compte l’expérimentateur (celui-ci n’est plus en dehors de l’expérience) : la théorie de la double causalité, qui entend faire le lien entre science et spiritualité, les ondes scalaires, ou encore les ondes d’échelle.

Claude Touzet, Maître de Conférences en Sciences Cognitives, Aix Marseille Université, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Dans la Bibliothèque : Les intelligences « naturelles » au service de la transformation managériale

Bibliothèque Management Neurosciences

Nous parlons beaucoup des innovations spectaculaires réalisées dans le domaine de l’intelligence artificielle et de leurs implications. A contrario, il me semble que les entreprises n’ont pas suffisamment connaissance des découvertes stupéfiantes qui sont réalisées depuis quelques années dans le domaine des intelligences qu’on pourrait qualifier de « naturelles » : cerveau, corps, coeur…

Quelle que soit votre place dans votre organisation, je vous recommande 3 livres passionnants à lire sur le sujet :

La vérité sur ce qui nous motive de Daniel Pink, chez Clés des Champs – Flammarion

Votre cerveau au bureau, le mode d’emploi efficace de David Rock chez Dunod

Neurosciences et management, Le pouvoir de changer de Bernadette Lecerf-Thomas chez  Eyrolles