La théorie des deux loups ou comment prendre les bonnes décisions

Newsletter #16
La Théorie des Deux Loups

Un article publié le 8/1/2019 sur le site de Merci Alfred

Le début d’année, c’est la période des bonnes résolutions. Des bonnes résolutions, on en a pris une : bosser encore plus pour vous proposer des contenus de super qualité et que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Et pour vous ? Plutôt que de vous filer des résolutions toutes faites, on a préféré bosser sur un nouveau topo : comment prendre les bonnes décisions. Spoiler : ce seront celles qui vous ressemblent. La suite dans notre nouveau topo.

Et merci à Corinne M. pour l’inspiration !

Temps de lecture : 6 min

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Ce matin, le vent souffle sur les plaines de la montagne américaine. Ça vous dit quelque chose, non ? Mais si, vous savez, celle qui est peuplée par une tribu bien connue :

Pas la tribu de Dana, mais bien celle des Blackfeets du Montana…
L’hiver a passé sur le territoire des Blackfeet, au beau milieu de l’immense plaine du Montana. La neige fondue inonde la prairie. Et comme chaque année à cette époque, les bisons reviennent.

Le printemps, c’est aussi l’époque où Ours-Taureau, le grand-chef des indiens Blackfeet, emmène son plus jeune fils à la chasse pour la première fois.

Un beau jour, le père se lève à l’aube. Il vient chercher son fils, puis ils quittent ensemble le village. Seuls. Silencieux. Ils marchent longtemps sur la prairie. Sous le soleil, d’abord. Sous les étoiles, bientôt. 

Puis, quand la nuit est d’encre et que le soleil a plongé loin sous la ligne de l’horizon, le grand-chef prend une longue respiration. Et il s’adresse à son fils en ces mots :

Fils, tu as grandi. Le temps est venu pour toi de savoir qu’il y a en tout homme un combat. C’est un combat qui commence le jour de notre naissance, et qui s’achèvera seulement le jour de notre mort.

En chacun d’entre nous, il y a deux loups.

D’un côté, il y a le loup noir de l’orgueil, de la paresse et de la jalousie. De l’autre, il y a le loup bleu, le loup de la curiosité, de l’enthousiasme, de l’amour. Sache que, toute ta vie, ces deux loups s’affronteront continuellement en toi 
”.

Quand il entend ça, le fiston reste d’abord bouche bée. Il regarde son père, dont le regard semble se noyer dans les flammes du bivouac. Puis il demande :

Mais Père… Comment savoir lequel des deux loups va l’emporter ? 

Sans quitter des yeux les flammes, son père lui répond :

Fils, celui des deux loups qui vaincra, ce sera celui que tu nourriras ”.

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Cette petite histoire, c’est un authentique conte indien-américain. Qu’on pourrait rebaptiser La théorie des deux loups.

Ce qu’elle dit ? La première chose, c’est que toute personne est toujours animée par des pulsions contradictoires. Et la deuxième, c’est qu’on est toujours, toujours libre de nos choix.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, nos choix sont tellement nombreux, qu’il n’a presque jamais été aussi difficile de prendre des décisions – et ça y compris pour les actions les plus banales type “qu’est-ce que je vais manger ce midi ? ”.

Alors, comment prendre les bonnes décisions ? Comment faire le bon choix ?

Que vous en soyez au stade de vous choisir une bonne résolution (ou pas), on s’est dit que ce sujet était une bonne manière de commencer l’année.

I / POURQUOI ON NE SAIT PLUS CHOISIR

Mais prenons les choses dans l’ordre. Selon la théorie des deux loups, on serait tous “animé de pulsions contradictoires”. Non, vraiment ? Que ceux qui se reconnaissent dans cette description lèvent le doigt…

Merci. Eh oui : ça nous correspond à tous, plus ou moins. Et c’est normal, car une des plus grandes caractéristiques de notre époque, après tout, c’est très probablement sa schizophrénie.

Fig. 1 : exemples variés de schizophrénie ordinaire au début du XXIème siècle.
On veut tout, en même temps, tout le temps. Et ces envies, elles ne nous viennent pas de nulle part : elles viennent notamment du fait que les sociétés modernes ne nous ont jamais offert autant en même temps.

C’est comme si on allait dans un resto dont la carte était quasi infinie…

Il y a forcément une option qui vous correspond…
Mais avoir, le choix, c’est plutôt bien, non ?

Oui… jusqu’à un certain point. Dans la théorie économique classique, on considère que le choix est un élément essentiel de la satisfaction des individus – notamment parce qu’il offre à chacun la liberté de choisir la configuration qui maximise son intérêt.

Mais ça, ce n’est vrai que dans une certaine limite : quand les options deviennent trop nombreuses, la décision peut devenir extrêmement complexe… 

Voire même tellement complexe que certains peuvent carrément renoncer à choisir.

C’est ce que le psychologue américain Barry Schwartz appelle le paradoxe du choix. Plus il y a d’options, plus le choix est difficile.

Et ça, la plupart d’entre nous l’expérimente de deux manières bien particulières.

II / TROP DE CHOIX TUE LE CHOIX

   A / FOMO VS FOBO

Là, on va parler de deux concepts que vous connaissez sans doute. FOMO, FOBO : deux concepts inventés au début des années 2000 par Patrick McGinnis, un investisseur américain, alors qu’il était encore étudiant à Harvard.

La première, c’est la FOMO – Fear of Missing Out, ou “la peur de rater une expérience”. Ici, le choix est perçu comme un sacrifice – et on préfère tout faire… plutôt que de renoncer. 

Une attitude ambitieuse mais qui n’est pas sans danger : la FOMO pousse en général à la suractivité. Voire même à des situations critiques, si on reprend par exemple l’exemple précédent, quelques heures plus tard…

Mais la FOMO a une petite soeur, un peu moins connue en France : la FOBO – ou Fear Of a Better Option. Une réaction, qui, elle génère une véritable paralysie face à la moindre prise de décision.

Toujours dans sa Ted Talk, Barry Schwartz cite un exemple génial : des chercheurs américains ont proposé à deux groupes de salariés deux dispositifs d’épargne salariale. Le groupe A pouvait choisir entre 5 options différentes. Le groupe B, entre 20 options différentes. Résultat ? Dans le groupe B, les salariés à avoir effectivement souscrit une épargne salariale étaient beaucoup moins nombreux : face à une décision complexe, la plupart préfèrent remettre la décision au lendemain… pour finalement, ne jamais rien choisir. 

La FOBO et la FOMO sont deux attitudes extrêmes qui aboutissent, théoriquement, à deux non-choix : tout faire, ou ne rien faire.

Heureusement, peu de gens sont vraiment atteints d’une paralysie de choix. Ça prend du temps, mais on finit tout de même par choisir quelque chose. Le problème ? C’est que les choix complexes n’ont pas le même impact que les choix simples.

Il y a même une très grande différence : c’est que les choix complexes rendent beaucoup moins heureux.

   B / LES IMPACTS DE L’EXCES DE CHOIX

Comment un éventail de choix trop large peut rendre malheureux ? Par 3 effets principaux.

1 – On perd du temps

On l’a tous vécu : le temps passé à chercher le meilleur Airbnb pour votre prochain week-end au pays basque peut ressembler à ça :

Sans parler du choix du film à regarder sur Netflix…

Et plus le temps passé en amont de la décision augmente, plus nos attentes augmentent elles aussi.

b – On a plus de regrets

Quand on a passé du temps à choisir quelque chose, on aimerait être sûr d’avoir fait le meilleur choix. Sauf que le souvenir des options écartées peut venir nous travailler : et si l’autre option avait, en fait, été meilleure ?

c – On est moins satisfaits

Résultat ? Finalement, la multiplicité des options a augmenté notre niveau d’attente. Et la meilleure bière du monde peut parfois devenir moins satisfaisante qu’un simple demi-pression au comptoir. Ce qu’on pourrait résumer par ce graph :

III / COMMENT PRENDRE UNE BONNE DECISION ?

Alors, comment prendre une bonne décision ?

Est-ce que tout ça veut dire que pour être heureux, il vaut mieux ne pas choisir ? Evidemment que non. Tout ce qu’il faut, c’est comprendre votre propre mode de fonctionnement

D’où vient la pression que l’on se met face à une abondance de choix ? D’après cette étude américaine, elle vient d’une attitude dite de “maximisers“. Qui sont-ils ? Des gens qui prennent des décisions objectivement meilleures que la moyenne… mais qui en retirent une satisfaction moindre.

A l’inverse, il y a les Satificers (contraction “Satisfaction” et de “sufficient”). Eux, ils prennent des décisions moins optimales – mais ils en retirent malgré tout une satisfaction accrue. En schéma, ça donne ça :

En gros, les Maximisers privilégient l’exigence, et les Satisficers, l’efficacité.

Et pour vous, quelle serait objectivement la meilleure façon de prendre une décision ?

Objectivement ? Il n’y en a pas

Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire. Et c’est là qu’on peut revenir à notre Théorie des deux loups – qui nous rappelle qu’il faut savoir compter avec nos pulsions contradictoires.

On peut parfois, selon les moments, les humeurs ou les contextes, avoir envie de privilégier l’exigence ou la facilité. La perfection ou la satisfaction. Ces pulsions opposées qui cohabitent en nous comme les deux loups du conte.

Tout ce qu’on peut faire face à ces pulsions contradictoires, c’est essayer d’identifier votre loup bleu – celui que vous voulez voir triompher. Et pour ça, il y a quelques choses à faire :

-Limiter vos options
Une décision est coûteuse en énergie : c’est ce qu’on appelle la fatigue décisionnelle. Une des premières possibilités consiste à réduire vos options pour, le plus souvent possible, ne pas avoir avoir le choix et donc éviter d’avoir une décision à prendre. C’est ce que faisaient par exemple Steve Jobs, Obama ou Zuckerberg en décidant de s’habiller tous les jours pareil

-Ne pas se mettre inutilement la pression
Toutes les décisions n’ont pas la même importance. Vous avez un doute ? Commencez par prendre du recul. De quoi parle-t-on ? D’une bière dans un bar, d’un film à regarder ce soir ? Ou de choisir la personne que vous voulez épouser ? A questions simple, réponse simple : pas la peine de se mettre la pression pour rien. 

-Adapter votre niveau d’exigence
Qu’est-ce que vous recherchez vraiment ? Le choix parfait ? ou juste un petit plaisir simple ? Trouvez un niveau d’engagement correspondant à l’importance de la question. 

-Aller vers plus de sobriété
On vous en a déjà parlé, mais dans le genre, Satish Kumar a beaucoup à nous apprendre.

Conclusion ? La tentation du choix parfait est partout. Mais elle est 1– illusoire, et 2 – épuisante. Souvent, ça vaut le coup de diminuer ses attentes pour profiter un peu plus.

Alors finalement, on vous remet ce graph qui résume tout :

Perfection ? Satisfaction ? Pour chaque question, trouvez votre loup.

Puis nourrissez-le.

La loi du plus sympa : pourquoi il faut faire confiance à son voisin

Newsletter #14

Toutes les enquêtes le confirment : on n’a jamais eu aussi peu confiance les uns envers les autres… Et si la confiance était l’avenir de l’homme ? A force de voir des compétitions partout (au bureau, dans le sport, et même en amour…), on a oublié l’existence d’un mécanisme encore plus puissant, validé à la fois par les mathématiques et la biologie. Ce mécanisme ? La coopération, qu’on pourrait aussi appeler : la loi du plus sympa.

Pourquoi le monde gagne à se faire confiance, c’est le sujet de notre nouveau Topo.

par Merci Alfred

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Le froid, Boris n’aime vraiment pas ça. Alors tous les ans, quasi systématiquement, il profite de l’hiver pour se barrer de l’hémisphère nord. Direction ? Les tropiques et leurs plages paradisiaques.

Entre deux cocktails et trois plongeons, Boris décide de se faire une petite marche bien relax le long de la plage. Et là, tout à coup : il aperçoit un type qui se noie.
Ce gars-là ? Il ne l’a jamais vu de sa vie. C’est même un parfait inconnu. Boris doit-il lui venir en aide ? A certaines époques, la réponse à cette question était assez évidente…

Aujourd’hui, ça l’est beaucoup moins. C’est vrai ça, après tout : pourquoi risquer sa vie pour un inconnu ?

Pour répondre à cette question, on aurait tendance à se tourner vers la philosophie, la morale ou l’éthique. Alors qu’en fait, c’est avant tout un problème mathématique.

I/ POURQUOI ON A TOUS INTÉRÊT À COOPÉRER

Les théorèmes scientifiques ont souvent des noms hyper complexes.

Mais ce n’est pas le cas de la théorie dont on va vous parler aujourd’hui, qui s’appelle…
La Théorie des jeux, ce n’est pas une théorie qui se résume avec un E = mc². C’est plutôt une manière globale d’analyser les interactions entre les gens. Selon la Théorie des jeux, la vie est comme un grand jeu d’échecs, dans lequel les décisions des gens s’influencent les unes les autres en permanence.

Mais le mieux, pour le comprendre, ça reste un exemple. Alors hop, retour… sur la plage.

A. Le dilemme du sauveteur

Sauter à l’eau pour sauver un inconnu ? Quand on est un simple touriste de passage sur une plage, ça paraît être une très mauvaise idée…

Pour la plupart des gens, il s’agit d’un dilemme moral : si Boris ne plonge pas, le type risque d’y rester. Mais si Boris plonge, lui-même pourrait bien se noyer aussi…

Selon les partisans de la Théorie des Jeux, en réalité, sauver un inconnu de la noyade n’a rien d’un choix moral. C’est juste un calcul économique… sur le long terme.

1 – Le principe de l’altruisme réciproque

Et ce calcul à long terme, c’est justement celui qu’a fait Steve.

Steve est surfeur. A la différence de Boris, ça fait un bout de temps qu’il vit sur cette plage. Et depuis le temps, il sait bien que la vie de surfeur n’est pas de tout repos.
Du coup, quand Steve voit le type se noyer, il n’hésite pas une seconde : il fonce, parce qu’il sait qu’un autre aurait fait pareil à sa place. En fait, c’est même une règle que Steve et les potes de son club de surf ont instauré entre eux. Ils ont appelé ça le “Surf Code” :
Ce “Surf Code”, un biologiste de Harvard a appelé ça en 1971 l’altruisme réciproque : un système dans lequel l’entraide profite à tous les membres d’un groupe. Ou, autrement dit, dans lequel même les égoïstes ont toujours intérêt à penser collectif.

Et ça, Steve et Boris vont le comprendre hyper vite, grâce au nouvel invité surprise qui vient de débarquer devant la plage.

2 – Comment l’entraide rend plus fort

Boris et Steve sont tranquillou en train de se baigner, quand tout à coup surgit…

Là, Boris et Steve ont chacun deux options : fuir, ou faire face. Sauf que l’efficacité de la stratégie que l’un et l’autre vont choisir ne dépend pas seulement d’eux : elle dépend surtout du choix de l’autre. On peut résumer tout ça dans un tableau (certes un peu théorique) :
Ce tableau, c’est en fait la version “surfeur” d’une expérience mythique de la Théorie des Jeux : le fameux Dilemme du Prisonnier, mis au point dans les années 1950 par des chercheurs américains. Cette expérience montre comment des individus parfaitement rationnels peuvent être amenés à faire des choix irrationnels… notamment en sous-estimant l’efficacité de la coopération.

Bon, petite précision : ce qu’on vient de décrire, c’est la version “one shot” du dilemme du prisonnier.

Ce qui devient intéressant, c’est quand on répète l’expérience plusieurs fois d’affilée. Imaginons, par exemple que Steve et Boris se fassent attaquer par un requin 5 fois dans la même journée…
A partir de là, l’expérience montre comment les interactions répétées façonnent les comportements des individus. Et surtout, elle démontre mathématiquement que l’attitude la plus rentable à long terme pour le groupe est… l’altruisme réciproque.

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(Mini-mini-parenthèse)

(On aurait bien aimé, mais rentrer ici dans le détail de la démonstration mathématique, ce serait très, très compliqué. Du coup, on vous renvoie plutôt vers un serious game vraiment génial : Game of Trust. On n’a pas trouvé mieux pour prouver par les mathscomment, à long terme, l’altruisme réciproque est la meilleure stratégie économique 🙂

(Fin de la mini-mini-parenthèse)
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Et au cas où les maths ne vous suffiraient pas, on peut se tourner vers une autre discipline, elle aussi plutôt convaincante…

La biologie – aka l’histoire de la vie.

B. La coopération, la vraie loi de la nature ?

Bien longtemps avant Steve, un autre type est venu sur notre fameuse île. Ce type, c’est lui :

Darwin, on lui doit notamment la théorie de la sélection naturelle… qui est peut-être la théorie la plus mal comprise de l’histoire de la science. On la résume souvent en parlant de “la loi du plus fort”, ou l’idée que les individus les plus forts survivent davantage que les individus les plus faibles.
Mais ça, ce n’est en fait qu’une partie de la théorie de la sélection naturelle de Darwin. Pour lui, il y a deux forces à l’œuvre :
Quand on voit ça, on se rend compte que les humains ont oublié un truc essentiel : la vraie loi de la nature n’est pas la loi du plus fort, mais celle du plus sympa. C’est notamment ce qu’expliquent les biologistes français Pablo Servigne et Gauthier Chapelle dans un bouquin génial sur l’entraide. Ils montrent que, dans la nature, la coopération est partout :
Et il y a une raison : la coopération, beaucoup plus que la compétition, est pour énormément d’organismes vivants la meilleure manière de prospérer. Et pour les humains ? Selon cette thèse des années 1970, l’altruisme réciproque aurait même été un facteur de sélection naturelle – en favorisant les altruistes au détriment des individualistes.

Que l’altruisme et la coopération soient des facteurs de développement de l’espèce, ça paraît logique. Et pourtant, quand on regarde autour de nous, dans la vie de tous les jours, ce n’est pas vraiment évident. Rien d’étonnant : pour être efficace, le mécanisme de l’altruisme réciproque s’appuie sur un truc hyper important mais qui, de nos jours, est pratiquement en voie d’extinction…

Ce truc, c’est la confiance.

II/ L’ÈRE DE LA DEFIANCE ?

C’est sûr : tout va mieux dans un monde où la confiance règne. Le problème, c’est qu’en ce moment, la confiance, elle n’a pas vraiment la cote…

A. La disparition de la confiance

Voici les courbes de l’évolution de la confiance aux Etats-Unis, respectivement envers le gouvernement et entre les individus :

Plutôt flippant… Surtout que, quand on regarde la France, ce n’est vraiment pas mieux. Tous les ans, le cabinet de conseil Edelman publie son baromètre annuel de la confiance. L’édition 2018 vient de paraître, et elle confirme la position de la France dans le groupe des pays très défiants :

Score de confiance des pays selon le Baromètre Edelman 2018 

Le pire ? C’est peut-être concernant la confiance envers les autres : les Français estiment ne pouvoir se fier qu’à moins de 1 personne 5… Ce qui nous met au même niveau que le Nigéria ou le Vénézuela (qui sont quand même deux des pays les plus corrompus de la planète…).

L’animation ne charge pas ? Cliquez ici

Mais comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut remonter assez loin en arrière…

1 – La confiance dans les micro-sociétés

Revenons sur notre île. Le club de surfeurs de Steve marche du tonnerre, il ne cesse de recruter de nouveaux membres – c’est top.

Top ? Pour les soirées, c’est sûr… Mais pour les sauvetages, un peu moins. Quand le club de Steve avait une vingtaine de membres, tout était simple : on savait qui avait rendu service à qui, tout le monde s’en souvenait. Pas la peine de tenir un inventaire.


Mitch Buchannon, recordman inégalé du nombre de sauvetages sur plage
Dans les petites communautés, l’altruisme réciproque est équilibré par la mémoire collective. Ça, à 20, c’est relativement facile. Mais au fur et à mesure qu’une société s’élargit, ça devient de plus en plus compliqué. Pourquoi ? Parce que la confiance présuppose la connaissance.

Et dans les sociétés nombreuses, connaître tout le monde, c’est juste impossible.

2 – Croissance et défiance

D’ailleurs : combien de personnes peut-on vraiment connaître ? Selon l’anthropologue Robin Dunbar, il y a une limite.

150, c’est le nombre maximum d’individus avec qui on peut entretenir des relations sociales stables. Au-delà ? La société grandit, et pour remplacer la confiance individuelle, on invente des institutions dont le rôle sera de garantir des relations de confiance entre inconnus. Par exemple, grâce à des systèmes comme :

– La monnaie : quand la mémoire collective ne suffit plus à gérer les dettes entre un trop grand nombre d’individus, on créé la monnaie qui permet de matérialiser les dettes – et surtout, de les solder immédiatement.

– La justice : quand on commence à interagir avec des inconnus, avec qui il n’existe pas de relations de confiance préexistantes, on crée un organe indépendant avec tribunaux, juges et avocats, pour arbitrer les éventuels conflits.

Le problème de ces institutions ? C’est qu’elles remplacent la confiance, et que celle-ci devient de moins en moins nécessaire. Exemple :

” Au départ, les individus se trouvent dans un environnement hostile. Pour sécuriser cet environnement, ils coopèrent, créent des villages : la confiance est maximale. Puis, lorsque la communauté s’élargit, ils transfèrent leur confiance envers autrui aux institutions. La communauté prospère un temps. Puis, la coopération n’étant plus nécessaire et la confiance s’effondre… Et tout le monde retourne à un environnement hostile.”
Ce cycle, on a essayé de le résumer dans ce graphe :
Ce cycle confiance-défiance, il explique la plupart des grandes crises : crise de 1929, bulle Internet, crise des subprimes

L’autre effet pervers ? C’est que, quand les sociétés grandissent, les responsabilités individuelles se diluent. C’est ce qu’on appelle l’effet témoin : face à une agression (ou une noyade), on se dit toujours que quelqu’un d’autre va intervenir.

Bref : plus un groupe social est grand, et moins on est incité à s’entraider. Et aujourd’hui, pour plein de raisons, on appartient à des communautés qui ne cessent de s’agrandir.

Et résultat : on fait de moins en moins confiance à son voisin.

Vous êtes d’accord avec ça ?

On espère bien que non. Parce que, même si, apparemment, notre monde ne laisse plus grand’place à la confiance, on est bien convaincus d’une chose : on aurait vraiment besoin que ce soit le cas.

B. Pourquoi il faut réhabiliter la confiance

Et pourtant, se faire confiance n’est pas si compliqué. On y trouve même tous un intérêt : ça fait du bien.

1 – Comment la confiance renforce la société

La confiance profite à l’individu… et aussi au collectif. Ça, c’est le résultat de quatres années d’expériences menées par une grande entreprise américaine sur l’efficacité d’une équipe de travail. Et pas n’importe laquelle :
Leur conclusion ? Le secret de l’efficacité, c’est d’être sympa.

Pourquoi ? Parce qu’en se montrant sympa les uns envers les autres, les collaborateurs osent prendre davantage de risques… et enrichissent ainsi les connaissances du groupe. Cette situation, les chercheurs l’appellent la sécurité psychologique : en confiance, tout le monde se sent suffisamment en sécurité pour oser les idées les plus dingues.

Quand les individus sont meilleurs, le groupe s’améliore… et la confiance profite à tout le monde. Notamment parce qu’une des caractéristiques de la confiance, c’est d’être contagieuse.
C’est en tout cas ce qu’a prouvé David Rand, un jeune docteur en psychologie cité parmi les “50 personnes qui vont changer le monde” du magazine Wired. Ses travaux ont montré que la diffusion de la confiance entre les individus passait par l’interaction sociale – et ça marche même avec un simple “Bonjour !“.

Rand en conclut que plus notre environnement favorise l’interaction, plus on perçoit la coopération comme bénéfique… et plus on fait confiance spontanément. Le hic ? C’est que l’inverse est aussi vrai…

La confiance se diffuse ainsi selon un cercle vertueux… ou vicieux. En gros, plus on se fait confiance, et plus la confiance est efficace.

Et ça, c’est assez dingue : parce que ça veut dire que pour inverser la tendance, et supprimer la méfiance, eh bien… il suffit de créer un environnement qui favorise l’entraide.

Et on aimerait croire que c’est vers ça qu’on se dirige.

2 – En route pour la société de la confiance ?

Est-ce qu’on a vraiment oublié le pouvoir de la confiance ? Collectivement, on se dit parfois que oui. Mais ce qui est cool, c’est qu’on sent quand même que plein de gens ont envie de recréer un climat plus coopératif, d’entraide et de confiance.

Ces tendances encourageantes, les voici :

– Un retour au locavorisme
Pour savoir ce qu’on met dans nos assiettes, rien de mieux que de remonter la filière jusqu’aux producteurs – locaux, c’est plus simple. Le locavorisme, ce n’est pas qu’un truc de bobo : c’est aussi une façon pragmatique de consommer, basée sur la confiance.

– La généralisation des systèmes de recommandation
Pour partir en voyage ou aller au restaurant, on cherche l’aval des autres. Pourquoi ça marche ? Leur avis est livré d’une façon tellement désintéressée qu’ils donnent l’impression qu’on les connaît. Si ça c’est pas de l’entraide…

– L’exigence de transparence
Dans notre alimentation comme dans nos choix politiques, on veut voir plus loin que le bout de notre fourchette. Les grandes entreprises et les hommes de pouvoir sont de plus en plus contraints de lever le voile.

– L’économie collaborative
Pour partager sa voiture, louer son appart’ ou dispenser son savoir, c’est un marché qui devrait exploser en se multipliant par 20 d’ici 10 ans. Et en plus, la France est un des leaders avec 25 % du CA mondial du secteur.

Et puis, il y a aussi la nécessité. Face aux enjeux sociaux ou environnementaux, il n’y a pas 10 000 solutions : pour avancer, il faut collaborer. Alors si vous avez envie de donner un peu de vous-même, voici quelques pistes :

– Trouver une assoce en bas de chez soi avec Je m’engage (pour les Parisiens) ou avec Hacktiv.
– Réconforter un peu les sans-abri autour de vous avec Entourage Social.
– Parrainer un lycéen en difficulté avec Chemins d’avenir.
– Partir en mission de Service Civique (pour les 18-25 ans).
– Soutenir les producteurs du coin en s’inscrivant à une AMAP.
– Ou s’investir dans le voisinage avec Nextdoor.

Alors, ce noyé… Vous le sauvez ?

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Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités.” Ça, c’est aussi vrai pour la confiance. Autant un climat de confiance peut-être bénéfique, autant un climat de défiance peut installer un vrai cercle vicieux. Plus on doute des autres, plus ils doutent de nous… et personne ne va nulle part. Alors aujourd’hui, on n’a qu’un seul truc à vous dire : ayez confiance.

Concrètement, ça veut dire :
– Oser parler à des inconnus ;
– Oser dire des choses importantes ;
– Agir parfois de manière désintéressée ;
– S’ouvrir à l’inattendu ;
– Ne pas avoir peur de passer pour quelqu’un de “gentil” ;
– Savoir dire “non”, mais pouvoir dire “oui”.

Encore une fois, ça ne veut surtout pas dire qu’il faut être naïf et se laisser marcher sur les pieds. C’est ça qui est génial avec la Théorie des jeux : elle prouve que l’entraide est aussi la stratégie la plus égoïste. Sauf que c’est un égoïsme qui sait que le meilleur calcul, c’est d’aborder la vie avec un a priori positif, et que la confiance, c’est le meilleur moyen de faire le tri entre le bon et le mauvais, entre les opportunités et les coups dans l’eau.

Il faut oser se fier.

L’homme le plus chill du monde

Newsletter #13

SATISHFACTION par Merci Alfred

Manger moins de viande. Prendre moins de bains. Partir moins loin en vacances. Pour sauver la planète, on sait qu’on doit changer nos habitudes. Mais on a souvent peur que ça suscite de la frustration. Et si ça devenait plutôt générateur de satisfaction.Il y a quelques semaines, on est allé écouter Satish Kumar au Grand Rex. Qui c’est ? Un penseur indien, élève de Gandhi, qui a rencontré Martin Luther King et parle comme Yoda (en encore mieux). On a rassemblé toutes les questions qui nous travaillent à propos de l’enjeu climatique, mais aussi de la vie en général. On les lui a posées, puis on a filmé ses réponses.

 

Le résultat ? Ça s’appelle Satishfaction , et ce sont peut-être les vidéos les plus kiffantes qu’on ait jamais filmées.

 

Satish Kumar est notamment fondateur du Schumacher College en Angleterre. En 1962, il a rallié à pied depuis l’Inde les 4 pays détenteurs de l’arme nucléaire : Russie, France, Royaume-Uni et Etats-unis – rencontrant au passage Martin Luther King, entre autres.
Son dernier livre vient d’être traduit en français aux Editions Belfond. Il est disponible sur Amazon ici ou en librairie là.