Les mots, puissants alliés de notre vie intérieure

Newsletter #23

La langue fonde notre façon de penser. En faisant évoluer notre vocabulaire, nous pouvons influer sur notre manière d’être.

Ils nous portent ou nous effraient, nous consolent ou nous encouragent, nous accablent ou nous élèvent. Surtout, ils révèlent notre capacité de penser, avec son ampleur ou ses limites, ses champs de réflexion et de connaissance.

Pinel

Eux? Les mots. Ces phonèmes présents à nos oreilles avant même que nous naissions – le bébé in utero est déjà «pris» dans le bain de langage de ses parents, qu’il perçoit de manière vibratoire à travers la membrane placentaire – au point que le neuropsychiatre Boris Cyrulnik affirmait dans une récente conférence: «Nous sommes parlés avant de parler.»

À sa naissance, le nourrisson perçoit près de 3000 mots, puis retient et comprend 160 phonèmes de la langue maternelle. «Le cerveau, littéralement sculpté par le langage, réduit alors son activité et apprend à fonctionner à l’économie, poursuit le psychiatre. Nous sommes façonnés ainsi par notre milieu, mais quand arrive la traversée du “Rubicon de la parole”, quand les bébés se mettent peu à peu à parler entre les 20e et 30e mois, alors les déterminants peuvent changer.»

Plus de mots, c’est d’emblée plus de liberté. Liberté d’être, de se construire, de penser «à sa façon» grâce à la richesse lexicale qui va permettre de trouver le mot juste pour s’exprimer ou offrir des récits à l’autre. L’évolution des mots dans une langue révèle donc celui qui parle. Elle dit aussi beaucoup de l’évolution sociétale. Quand des mots sont sortis de l’usage, il y a de quoi s’inquiéter, car cet effacement peut aussi indiquer un affaiblissement de sens.

Passé simple et temps immédiat

Ainsi, le passé simple. En 2016, son emploi à l’oral étant jugé trop complexe et «discriminant», les nouveaux programmes ont demandé aux professeurs d’enseigner ce temps verbal en priorité aux 3es personnes du singulier et du pluriel dans les classes de cycle 3 (CM1, CM2 et 6e).

Mais en ne disant plus «je chantai» ou «tu sautas», n’en viendra-t-on pas peu à peu à effacer l’idée en chacun d’une action faite dans un moment précis? L’usage grammatical semble ici plier au profit de l’usage répandu via les nouvelles technologies, qui préfèrent le temps présent et le dialogue immédiat. Il n’a donc rien d’anodin.

Heureusement, sachant que nous utilisons environ 5000 mots en moyenne pour nous faire comprendre, que le vocabulaire quotidien, selon le milieu social et culturel, varie de 300 à 3000 mots, alors que le dictionnaire de langue française en répertorie environ 60.000, la marge de progression reste donc phénoménale.

Mais pour les psychologues, le lexique ne se réduit pas à un simple «listing» de vocabulaire. Il est à la fois un point d’appui de la pensée et un outil de connaissance, de soi et du monde. Ainsi, dans certaines thérapies il est recommandé d’observer son langage: les TCC, par exemple, recommandent de noter combien de fois par jour la personne anxieuse emploie les «il faut», «je dois» ou «j’aurais dû», afin de les remplacer peu à peu par des formules moins contraignantes: «je pourrais» ou «je choisis de»…

C’est dans la vie émotionnelle que le travail sur les mots se révèle le plus fructueux. En effet, si l’on se limite à connaître seulement les noms des six émotions de base (joie, colère, peur, tristesse, surprise, dégoût), on risque de passer à côté de tous les sentiments qui parfois nous habitent: la méfiance, le ressentiment, l’inquiétude, le doute, la sympathie, l’ardeur… Ne pas connaître leurs dénominations et leurs enjeux, c’est manquer des pans entiers de sa sensibilité.

Comment serait le monde, si nous n’avions pas des mots pour le voir ?

Boris Cyrulnik dans «La nuit, j’écrirai des soleils»

À l’inverse, ajouter de nouveaux mots à son vocabulaire peut faire fructifier celle-ci. Dans son beau livre Il nous faudrait des mots nouveaux (Éd. du Cerf), le critique littéraire et écrivain Laurent Nunez nous offre de découvrir des termes de langue étrangère qui ouvrent notre palette émotionnelle et nous permettent enfin de «mettre des mots» sur des sentiments jusque-là incompréhensibles. Ainsi «Litost», en tchèque. Le mot désigne «un sentiment proche du découragement», «né du spectacle de sa propre misère soudainement découverte» (Milan Kundera). Quant à «Naz», terme de la langue urdu, il évoque «la fierté qui nous remplit de savoir que l’on est aimé plus que tout au monde».

Le dernier livre de Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils (Éd. Odile Jacob), est une magnifique démonstration de la puissance des mots dans des vies qui cherchent à se déployer. «Comment serait le monde, si nous n’avions pas des mots pour le voir?», demande-t-il. À quoi nous pourrions ajouter: comment penser notre vie intérieure, si nous n’avions les mots pour nous en approcher?

Un article du Figaro de

Ces nouveaux troubles mentaux qui frappent les entrepreneurs

Newsletter #20

Augmentalisme, binarisme, zappite… De nouveaux syndromes émergent chez les entrepreneurs de la tech. Près d’un sur deux sont atteints de troubles mentaux – dépression, bipolarité, hyperactivité -, bien plus que la moyenne de la population.

La nuit tombe doucement sur les ruelles du haut Marais parisien. Au numéro 25 de la rue du Petit-Musc, une foule bigarrée s’agglutine. Là, derrière une grande porte bleu pétrole, coiffée d’un blason aux allures de phénix prêt à renaître de ses cendres, se cache la société privée d’investissement The Family. En ce lundi 25 mars, Mathias Pastor, l’un de ses directeurs, brise l’omerta devant un parterre de 130 startuppeurs : « Les entrepreneurs ont des prédispositions plus élevées que les autres aux maladies mentales. » Nul ne l’ignore, mais personne n’en parle. Ce soir-là, sur la scène de The Family, Hampus Jakobsson, venture partner chez BlueYard, et Charles Thomas, cofondateur de Comet, s’attaquent à ce tabou. « Quand j’ai lancé ma boîte, j’ai eu ma première attaque de panique, confie ce dernier. Je suis pilote d’avion et j’ai commencé à avoir peur de voler seul. Ca m’a mis la puce à l’oreille. J’ai cherché à me documenter. Sans succès… »

Rien de surprenant constate Michael A. Freeman, professeur de psychiatrie à l’université de Californie de San Francisco, qui a étudié la fréquence de survenue des troubles mentaux chez les entrepreneurs : « On en sait beaucoup sur les traits de personnalité de ces patrons à succès. On en sait peu sur les caractéristiques de santé mentale qui peuvent être associées aux réussites ou aux échecs de l’entrepreneuriat. » Elles sont pourtant nombreuses. Aux pathologies de stressdésorganisationculpabilisationautoreprocheanxiété et dépression s’ajoutent une kyrielle de nouvelles maladies aux noms farfelus : nomophobie, binarisme, zombiquisme… Et la liste ne cesse de s’allonger.

En cause, la mythologie de l’entrepreneur capable de tout sacrifier au nom de la réussite« La Silicon Valley a lié l’idée du succès entrepreneurial à celle de la souffrance et du sacrifice. Prenez Elon Musk (PDG fondateur de Tesla), présenté comme l’un des hommes les plus créatifs du xxie siècle. Et pourtant lorsque l’on parle de lui, on valorise sa productivité : Elon dort dans les usines de Tesla, Elon bosse seize heures par jour. Même scénario avec Steve Jobs. On a mis la créativité du fondateur d’Apple sur un piédestal mais sa légende a été principalement alimentée par son addiction au travail », explique Rahaf Harfoush, anthropologue du numérique.

3500 applis sur la performance

Autrement appelé workaholisme, cet état d’hypertravail véhicule des standards de succès qui imposent des normes de productivité irréalistes mettant en péril l’hygiène de vie. Ainsi, ne pas manger, ne pas dormir, ne pas voir ses amis ni sa famille sont autant de comportements valorisés à travers cette mythologie de l’entrepreneur à succès. Sur Amazon, 39 260 livres sont répertoriés pour apprendre à travailler mieux et plus vite. Apple recense 3 500 applications pour doper la performance.

« Nous avons cessé de nous concentrer sur le travail pour devenir obsédés par le fait de travailler », dénonce Rahaf Harfoush dans son dernier ouvrage Hustle & Float qui analyse le conflit entre la productivité et la créativité, les deux valeurs cardinales de la culture moderne du travail. En catimini, l’addiction au travail s’est donc imposée comme un des sous-jacents de l’entrepreneuriat.

Kim Roselier

Un monde gouverné par l’urgence

Il faut avoir à l’esprit que les entrepreneurs vivent dans un monde gouverné par l’urgence. Ils sont obsédés par l’idée d’être le premier. Et la technologie leur en donne les moyens. « Les ordinateurs tournent sans discontinuer. On peut discuter en permanence sur les forums. Il n’y a aucune barrière naturelle qui vous contraignent d’arrêter. On perd alors la notion du temps et nos cycles de vie s’en trouvent perturbés. On s’alimente et on dort à n’importe quelle heure, obsédé par le projet qui occupe 98% de nos pensées. La technologie alimente le côté compulsif des entrepreneurs obnubilés par une idée », note Nicolas Sadirac qui a traversé ces états tourmentés lors de la création des écoles Epitech et 42.

Mais quelles sont les conséquences physiologiques et psychologiques de cette injonction à la performance dans un environnement ultracompétitif où la technologie fait exploser les barrières temporelles et physiques du travail ? « Le taux de cortisol (l’hormone du stress) explose et dérègle le fonctionnement du corps en occasionnant des symptômes tels que la perte de sommeil, l’irritabilité, le défaut de mémorisation », indique Thomas Gaon, psychologue spécialisé en addictologie dans le domaine du numérique. « Être entrepreneur, c’est une adrénaline toxique. On doit toujours accélérer. On est confronté à notre ligne de cash, aux investisseurs qui nous poussent et aux collaborateurs parfois mécontents », témoigne un entrepreneur français sous couvert de l’anonymat.

 

Addiction à Instagram

Cette course à la réussite entrepreneuriale a fini par normaliser le burn-out comme condition physique de l’entrepreneur méritant. Caroline Ramade en sait quelque chose. La quarantaine à peine entamée, la fondatrice de 50inTech a vécu l’épuisement psychique et frôlé la nomophobie« Les réseaux sociaux rendent fous. Faire voir et savoir ce que tu fais devient une drogue. Soit tu poses des garde-fous, soit tu deviens zinzin à cause des notifications qui tombent toutes les cinq secondes. À la fin de la journée, tu es crevée. Ta productivité est diminuée parce que tu ne sais plus prioriser. »

Quand on sait qu’un adulte déroule en moyenne 90 mètres de réseaux sociaux par jour, il est aisé de franchir le Rubicon de l’addiction. Elise Goldfarb et Julia Layani, cofondatrices de Fraîches et nouvelles directrices de la stratégie et de la création de Melty, passent en moyenne quatre heures par jour sur Instagram où plus de 6 000 personnes suivent leurs stories. À 25 ans, les deux entrepreneures y partagent allègrement leurs vies. Une façon de construire les images d’Epinal de la réussite entrepreneuriale« Les réseaux sociaux nous permettent d’exister. C’est un formidable ascenseur social, admet Elise Goldfarb, consciente de sa dépendance. Quand je suis dans l’avion pour New York je ne suis pas bien. Le manque d’Instagram, c’est comme le manque de nicotine. » Et Julia Layani de renchérir : « Notre génération souffre d’une pathologie communicante : on met en scène plus que l’on ne fait. »

Ce narcissisme doublé d’un égocentrisme excessif nourrit aux yeux de toute une génération le mythe fictif de l’entrepreneur à succès« En ligne, je suis admirée et dans la réalité, je ne suis personne, je ne vaux rien. Ce clivage entre deux identités qui sont dissociées et qui ne communiquent plus entre elles peut conduire à de graves dépressions voire même au suicide », prévient Thomas Gaon.

Un marathon intellectuel

À l’autre bout du spectre, il y a ces entrepreneurs qui se créent des pathologies pour mettre un pied dans l’ornière de l’entrepreneuriat. Depuis presque quatre ans, Rand Hindi, fondateur de Snips, a décidé de se pencher sur ses données personnelles pour comprendre les ressorts de sa créativité et de sa productivité. En cause, la panne du créatif« J’avais une nouvelle idée. J’ouvrais un vieux calepin. Elle était déjà dedans il y a cinq ans. C’était déprimant. » Frustré, Rand s’interroge. Est-ce que toutes les idées qu’il aura dans le futur ne seront que des incréments de celles qu’il a déjà eues ? À 34 ans, a-t-il déjà atteint son quota d’idées alloué ?

« Quand tu as des ambitions, cela implique des efforts dans la durée. Mais si tu n’arrives pas à tenir physiquement le marathon intellectuel dans lequel tu t’embarques, deux choses vont se passer : soit tu vas régulièrement être en burn-out – et tu vas perdre du temps et tu ne réussiras jamais à atteindre tes objectifs -, soit tu vas devoir revoir tes ambitions à la baisse pour qu’elles soient compatibles avec tes capacités. C’est ce qui arrive à la plupart des entrepreneurs aujourd’hui. Ils sont épuisés ou ils renoncent à leurs ambitions », constate celui qui a déjà traversé trois burn-out.

Kim Roselier

Refusant d’abandonner son idéal de réussite, Rand Hindi commence par suivre la caravane expérimentale des entrepreneurs en mal de créativité. Du festival Burning Man dans le désert du Nevada à la méditation, en passant par la thérapie sonore, il élargit son champ d’inspiration. Rien n’y fait. Sa créativité est en berne. En plein doute, il a l’idée de tracer toutes ses données physiques, psychiques et mentales. Pour se donner les moyens d’atteindre ses ambitions sur les vingt prochaines années, il veut comprendre. D’où lui viennent ces intenses moments de productivité ? Pourquoi traverse-t-il des états de déprime puis de contentement ? Comment ses émotions, sa motivation, son niveau d’énergie fluctuent-ils au gré des événements de la journée ?

Data man

Pour le découvrir, le fondateur de Snips a mis en place une routine qui ne souffre aucun oubli. Dès son réveil, son Fitbit (montre connectée) lui indique son temps de sommeil. Le pied, à peine posé par terre, atterrit vite sur sa balance connectée. Du petit-déjeuner au dîner, tout ce que son corps ingère est photographié. À l’instar de ses états d’âme, quantifiés et qualifiés dans des tableaux Excel selon trois indicateurs : très bien, normal, pas bien. Humeurs, productivité, créativité, confiance en soi, libido, alimentation… Tout est noté avant d’être transformé en graphiques destinés à être analysés pour mieux ajuster la performance entrepreneuriale. « Cela me prend trois secondes dans la journée. La data me permet de comprendre les déterminants physiques et mentaux qui conditionnent ma créativité. »

Et l’entrepreneur de filer la métaphore : « Imaginez-vous essayer d’installer la toute dernière version d’un logiciel sur un ordinateur vieux de dix ans. Certes, cela va fonctionner mais il y a de grandes chances que la machine soit ralentie, voire vous signale un bug dans le système. C’est la même chose pour votre corps. Si votre cerveau tourne à pleine capacité dans un corps biberonné à la junk food, cela ne peut pas marcher. En quatre ans, mes données m’ont permis de comprendre que l’état de mon corps conditionne mes niveaux de productivité et de créativité. J’ai pu ajuster mes comportements. Avec la data, on ne peut pas tricher. Je ne peux pas me mentir à moi-même. »

 

Hygiène de vie

Anne-Caroline Paucot, écrivaine prospectiviste et fondatrice du site La Santé demain, met en garde contre cette tendance à la quantification de soi, qui ôte toute humanité en réduisant les individus et leurs comportements à une masse de données. « Vous ne pouvez pas tout quantifier, il faut vivre sa vie, sinon la machine humaine créative tombe en panne. Le secret du bonheur, c’est de vivre l’instant. » Vivre l’instant, n’est-ce pas questionner son rapport à la technologie avant que cette dernière ne devienne une source de souffrance ? « Dans la plupart des cas, les entrepreneurs attendent de faire face à un dommage physique, psychique ou financier avant de réagir, observe Thomas Gaon. Certains sont pris dans un dilemme contradictoire entre des impératifs de productivité et leur ambition. D’autres voient leurs limites entrer en collision avec les besoins de leur start-up. Rares sont ceux qui anticipent en posant des garde-fous. »

Pourtant, nul entrepreneur ne peut ignorer le b.a.-ba du marathon de l’entrepreneuriat. Conserver une hygiène de vie saine. Rigidifier les horaires de travail. Cultiver des loisirs loin de l’univers tech. Faire du sport. Déconnecter pendant la nuit et ce, pendant au moins huit heures. Limiter l’usage des réseaux sociaux et le volume d’informations reçu pour éviter l’épuisement. Mais alors pourquoi se laisser déborder ? « On se projette dans un environnement futur de réussite, donc c’est hyperplaisant. On produit de la dopamine. Prendre la décision d’arrêter est vraiment difficile », reconnaît Nicolas Sadirac.

« Je voulais tout le temps être légendaire avec ma famille, mes amis, mes collaborateurs, confesse Charles Thomas, le cofondateur de Comet, qui a fini par s’entourer d’un coachC’est tabou parce que les entrepreneurs pensent que cela veut dire qu’ils sont cassés, mais c’est faux. Prenez les athlètes olympiques – qui accomplissent un effort assez similaire à celui exigé par l’entrepreneuriat – ils construisent autour d’eux un écosystème de thérapeutes et d’entraîneurs. Les entrepreneurs devraient s’en inspirer. »

 

Des résultats troublants

Selon l’étude « Are Entrepreneurs ‘Touched with Fire’ ? » publiée en 2015 par Michael A. Freeman, professeur à l’université de Californie de San Francisco, les entrepreneurs seraient davantage touchés par les maladies mentales (dépression, bipolarité, hyperactivité…) que le reste de la population. Plus de 49% souffriraient de troubles mentaux, presque un tiers d’entre eux aurait au moins deux troubles différents et plus de 18% au moins trois troubles, parmi lesquels l’hyperactivité, la dépression, la prise de substances et l’anxiété.

Un article de Emilie VIDAUD paru le 19/05/2019 sur le site Les Echos Entrepreneurs 

Surcharge mentale : l’entrepreneur cumule tous les risques

Blog

Terme destiné à désigner le poids de la responsabilité du foyer pesant sur les femmes, la surcharge mentale est un risque que courrent aussi les entrepreneurs. – Shutterstock.com / pathdoc

Souvent contraint ou tenté de vouloir tout gérer, le chef d’entreprise voit sa charge mentale ultra-sollicitée. Attention au risque de surchauffe !

Cette bande dessinée a eu un succès fulgurant sur le Web. La dessinatrice Emma y décrit la charge mentale des femmes épuisées d’avoir à penser à tout. A force de vouloir tout organiser et planifier à la maison, elles déresponsabilisent leur compagnon renforçant le poids des taches pesant sur elles. Evidemment, on ne peut s’empêcher de transposer cette notion au chef d’entreprise. Commercial, recrutement, relation avec l’administration… dans une TPE ou une PME, l’entrepreneur est souvent confronté à la multiplication des missions. Avec le risque que ces dernières saturent tout l’espace de son cerveau.

emmaclit.com

 

L’entrepreneur, une victime toute désignée

La notion de charge mentale n’est pas nouvelle. Comme l’a exposé la psychologue russe Bljuma Zeigarnik en observant les garçons de café à Vienne, on a tendance à mieux se rappeler les taches inachevées et oublier celles déjà accomplies. C’est « l’effet Zeigarnik ». L’ennui, c’est que l’accumulation des missions non terminées finit souvent par monopoliser l’esprit du dirigeant. Ce dernier pense en permanence à ses dossiers ou travaux en cours, y compris chez lui et le week-end. La capacité mentale ayant des limites, passé un certain niveau, les neurones saturent et brouillent les capacités d’analyse et de prises de décision. Tout le monde n’est pas égal devant la charge la mentale. Mais même les individus les mieux structurés qui savent organiser leur pensée comme des tiroirs ne sont pas à l’abri d’une surchauffe.

L’entrepreneur est une victime toute désignée. Il se sent engagé sur tous les fronts. Il consacre toute son énergie à développer la boite qu’il a parfois fondée et développée tout seul. Quand il a sollicité l’argent de la famille ou embarqué un conjoint dans l’aventure, il a encore plus de pression. Ne pas savoir déléguer accroît encore les risques de dédier tout son cerveau au travail. Comme le mari que met en scène Emma, l’équipe autour de ce dirigeant envahissant a tendance à limiter ses initiatives. Comme elle attend que le boss gère tout, elle se borne à exécuter les consignes.

emmaclit.com

Signaux d’alerte

Au fur et à mesure que l’affaire grandit, le poids des responsabilités s’alourdit sur les épaules de l’entrepreneur sans qu’il soit forcément compétent sur tous les tableaux. La pression devient trop forte. Fatigué mentalement, il commence à faire des erreurs. « Si les difficultés surviennent, il aura tendance à en faire encore plus, explique Jean-Luc Douillard, psychologue, co-initiateur du dispositif Apesa (Aide Psychologique aux Entrepreneurs en Souffrance aigüe). Pour tenir le choc, il augmentera les doses de café, prendra des cocktails vitaminés ou des boissons énergisantes, voir des stupéfiants. » Un engrenage malsain qui mène tout droit au burn-out.

Pour le psychologue, il existe plusieurs signaux d’alerte à une charge mentale trop forte. D’abord des troubles du sommeil lorsque l’accumulation des missions non réalisées créent un sentiment d’angoisse. Avec un esprit occupé par les taches dont on ne voit jamais la fin, surviennent également des troubles de l’alimentation et du comportement, comme une irritabilité inhabituelle et surtout une tendance au repli sur soi. Au but d’un moment, le corps finit par lâcher. Un effondrement physique que l’entrepreneur, souvent dans le déni, ne voit jamais venir.

Un article de Bruno ASKENAZI  paru le 24/06/2017 sur le site Les Echos Entrepreneurs