L’âme, cette mystérieuse part de nous-mêmes

Newsletter #25

À quelle part de nous ce terme laïcisé renvoie-t-il ? Comment les scientifiques, psychanalystes et tout un chacun, la perçoivent-ils ?

Pour celui-ci, elle se met à «vibrer» quand il écoute une cantate de Bach. Pour cette autre, c’est une lumière qui scintille dans les yeux de son amoureux. Pour l’autre encore, «quelque chose» qui se dégage de cette vieille commode qu’il aime tant… Dites le mot «âme» et vous en obtiendrez autant de perceptions qu’il y a d’individus.

 
Pinel

Si le terme, d’origine religieuse, a été évacué du vocabulaire français commun après la Révolution, il n’en a pourtant pas disparu dans sa forme laïcisée. Il connaît même une certaine vitalité. Dans les écrits de Freud, par exemple, il avait lentement été effacé des traductions françaises successives, et même été interdit d’emploi par le psychanalyste Jean Laplanche dans son glossaire de la traduction des Œuvres complètes du Viennois aux Presses universitaires de France (1989).

«Alors que Freud emploie fréquemment le terme de Seele («âme») dans ses acceptions religieuses ou littéraires, ce qui est extrêmement courant dans l’allemand de son époque, le terme s’est trouvé remplacé pendant des décennies par “appareil psychique”, explique Olivier Mannoni, qui a travaillé à la nouvelle traduction de Freud aux Éditions Payot. C’était alors méconnaître le talent stylistique, quasi littéraire du psychanalyste, estime le traducteur. Désormais, nous avons peu à peu réintroduit le mot “âme” lorsqu’il s’imposait.»

C’est souvent après coup qu’on peut mesurer l’effet de notre “âme” dans notre vie

À côté des processus cognitifs de «l’esprit», du flux continu de la conscience, de l’organe cerveau, d’un inconscient théorique, l’âme reprend donc un peu sa place. Au point que même un académicien, François Cheng en 2016, dans son opus De l’âme(Albin Michel), osa se confronter à ce mot tabou pour une délicieuse exploration qui toucha le grand public. Reste que celle-ci demeure indéfinissable. «On ne peut la réduire à une équation, précise la psychanalyste Viviane Thibaudier, auteur d’un 100 % Jung (Eyrolles). Pour ce dernier, elle est ce quelque chose qui nous habite, inconnu de nous, mais qui pourtant nous inspire, nous guide, et donne du sens.»

C’est donc souvent après coup qu’on peut mesurer l’effet de notre «âme» dans notre vie. Ainsi, pour Caroline Coldefy, journaliste et productrice télé ayant enduré des addictions ravageuses par le passé, l’âme est cette force, ce désir irréversible qui l’a aidée à se relever quand elle en a eu besoin. «Je n’emploie jamais ce mot-valise un peu compliqué, explique-t-elle. Mais si je regarde comment j’ai réussi à décrocher, ou comment j’ai pu partir seule au Kazakhstan pour adopter ma petite fille, je ne peux que constater qu’il y a cette essence profonde en moi, mon âme, qui m’a aidée à me rapprocher de qui je suis vraiment, et de ce que je voulais vraiment à un niveau dont je n’étais même pas toujours consciente.» Ce parcours de libération et de retrouvailles avec son «cœur profond», la journaliste le raconte dans un témoignage édifiant, Et enfin la vie prend tout son sens (Leduc.s, à paraître en février). «L’âme s’exprime par un côté irrationnel, d’un autre ordre, qu’on n’arrive pas à expliquer, et elle se présente dans nos vies de manière souvent surprenante, ajoute Viviane Thibaudier. C’est cette force de vie qui nous fait aller dans des directions qu’on n’aurait pas imaginées vingt ans auparavant.»

L’âme s’exprime par un côté irrationnel, d’un autre ordre, qu’on n’arrive pas à expliquer, et elle se présente dans nos vies de manière souvent surprenante.

Viviane Thibaudier, psychanalyste

Le psychanalyste Carl G. Jung le savait bien, lui qui chercha sans cesse, par la méditation, le dessin, à établir le contact avec cette conseillère unique: «sans âme» nous perdons la meilleure part de nous. «Elle est ce principe de sensibilité de nature opposée au corps, mais absolument complémentaire de lui pour devenir un être entier, explique Viviane Thibaudier. L’un et l’autre ne peuvent fonctionner séparément.»

Du côté des neuroscientifiques, on dira que «le cerveau fait de l’esprit» et que la matière génère la pensée, y compris la pensée intérieure qui nous donne la conscience. Si le mot «âme» est tabou, on cherche cependant la preuve physiologique de celle-ci. Le neurologue Antonio Damasio l’affirme: les expériences spirituelles, religieuses ou non, ne sont rien d’autre que des processus mentaux. Deux études neuroscientifiques (une à Taïwan en 2007, l’autre à l’université de Cambridge en 2016) ont notamment établi que la glande pinéale était le siège d’une activation notable lorsque les patients méditent ou prient. Il apparaît donc que cette petite glande endocrine est le centre de notre vie spirituelle, celle d’où part et sont reçues toutes les informations de nature transcendante. De là à penser que l’âme y tient son siège, il n’y a qu’un pas…

Peu importe sans doute à ceux qui la sentent vibrer en eux. «Au fin fond de notre être, nous savons que la vie […] n’est pas dans le fonctionnement aveugle de ce qui existe, écrit François Cheng, mais implique toujours un élan vers une possibilité d’être plus élevé.»


Catherine Ternynck: «Elle a ce pouvoir de transfigurer l’ordinaire»

Catherine Ternynck
Catherine Ternynck Crédit : Collection Personnelle

Catherine Ternynck, docteur en psychologie et psychanalyste, publie La Possibilité de l’âme (Éd. Bayard).

LE FIGARO. – Sans le deuil de votre époux, vous seriez-vous mise à écrire sur l’âme?

Catherine TERNYNCK. – Je ne pensais pas écrire sur ce thème mais les circonstances de ce décès – mon époux est mort un soir de novembre, dans notre jardin – et les détails de cette scène, la brume environnante, les souffles qui s’exhalaient de nos bouches, les odeurs de la terre me hantaient. Je me demandais: «Où s’en est-il donc allé, ce dernier souffle, celui qui s’est rendu? Serait-il possible de le rejoindre?» D’une certaine façon, mon livre raconte la quête de ce petit souffle d’âme.

En tant que psychanalyste, quelle perception avez-vous de ce mot?

C’est un terme allusif, insaisissable, énigmatique. Un mot qui invite à lever les yeux et à chercher plus loin… François Cheng parlait d’un «mot de passe». L’âme serait comme un «je-ne-sais-quoi» qui pourtant a ce pouvoir de transfigurer l’ordinaire, d’inspirer les lieux et les êtres. En cours de consultation, lorsque j’écoute une personne évoquer certains aspects de son existence, il arrive que je surprenne ce souffle de passage. C’est un moment difficile à décrire, comme un éclat de sens, de vérité ou de pureté. Mais le surgissement est si discret, si bref que je doute aussitôt de l’avoir saisi.

On peut cependant, dites-vous, apprendre à avoir «l’âme dans les yeux»?

Lorsqu’on s’exerce à regarder avec les yeux de l’âme, on perçoit que l’existence ne se réduit pas à ce que l’on en sait ou à ce que l’on en voit. Quelque chose échappe par quoi la matière n’est pas seulement la matière, le réel ne se réduit pas au simple réel. Quelque chose se passe ailleurs. Quelque chose, mais quoi? Ailleurs, mais où?

Quelque chose échappe par quoi la matière n’est pas seulement la matière, le réel ne se réduit pas au simple réel. Quelque chose se passe ailleurs. Quelque chose, mais quoi ? Ailleurs, mais où ?

Le contexte actuel favorise-t-il ce contact avec une transcendance?

Non, bien sûr. Aujourd’hui, nos espaces de vie sont essentiellement consuméristes, technologiques, matérialistes. C’est une pauvreté de notre époque, sans doute aussi accablante que la pauvreté matérielle. Sans en avoir conscience, nous rabattons la dimension spirituelle, nous la réduisons à la dimension matérielle. Ainsi, par exemple, nous ne percevons plus la différence entre le don et le cadeau, entre le voyage et le tourisme, entre la célébration et la fête… Nous existons mais vivons-nous vraiment?

Cela a-t-il des conséquences dans votre clinique?

Comme j’ai tenté de le montrer dans mon précédent livre, l’homme d’aujourd’hui, cet Homme de sable (Éd. du Seuil) est plus libre, moins névrosé au sens freudien. Mais il souffre d’une sorte d’épuisement que le sociologue Alain Ehrenberg a nommé La Fatigue d’être soi… D’où l’inflation actuelle de la dépression, de l’anxiété et d’un sentiment diffus de vide. Face à une telle réalité clinique, on en vient à se demander si les différentes formes de souffrance contemporaine ne seraient pas moins d’ordre psychologique que d’ordre ontologique. Ne signeraient-elles pas une sorte d’anémie spirituelle? En évoquant ce mot, spirituel, je me tiens à distance de toute appartenance ou pratique religieuse. Je ne me perds pas pour autant dans une nébuleuse émotionnelle ou sentimentale. J’évoque un élan qui permettrait d’habiter le monde moins matériellement.

Qu’est-ce qui, selon vous, peut encore inspirer notre réalité?

Lorsque nous nous regardons avec les yeux de l’âme, nous découvrons que les choses et les lieux ont une âme, parce qu’ils ont une histoire et la mémoire de cette histoire. Tout ce qui fut déposé en eux, des gestes, des confidences, des émotions, des rêves, leur donne une profondeur qui, parfois, demande à revivre. S’exercer à regarder avec les yeux de l’âme, c’est percevoir cette profondeur, en recueillir la poésie et s’en laisser inspirer.

 

Par Pascale Senk, publié par le Figaro le 14 décembre 2018

Les mots, puissants alliés de notre vie intérieure

Newsletter #23

La langue fonde notre façon de penser. En faisant évoluer notre vocabulaire, nous pouvons influer sur notre manière d’être.

Ils nous portent ou nous effraient, nous consolent ou nous encouragent, nous accablent ou nous élèvent. Surtout, ils révèlent notre capacité de penser, avec son ampleur ou ses limites, ses champs de réflexion et de connaissance.

Pinel

Eux? Les mots. Ces phonèmes présents à nos oreilles avant même que nous naissions – le bébé in utero est déjà «pris» dans le bain de langage de ses parents, qu’il perçoit de manière vibratoire à travers la membrane placentaire – au point que le neuropsychiatre Boris Cyrulnik affirmait dans une récente conférence: «Nous sommes parlés avant de parler.»

À sa naissance, le nourrisson perçoit près de 3000 mots, puis retient et comprend 160 phonèmes de la langue maternelle. «Le cerveau, littéralement sculpté par le langage, réduit alors son activité et apprend à fonctionner à l’économie, poursuit le psychiatre. Nous sommes façonnés ainsi par notre milieu, mais quand arrive la traversée du “Rubicon de la parole”, quand les bébés se mettent peu à peu à parler entre les 20e et 30e mois, alors les déterminants peuvent changer.»

Plus de mots, c’est d’emblée plus de liberté. Liberté d’être, de se construire, de penser «à sa façon» grâce à la richesse lexicale qui va permettre de trouver le mot juste pour s’exprimer ou offrir des récits à l’autre. L’évolution des mots dans une langue révèle donc celui qui parle. Elle dit aussi beaucoup de l’évolution sociétale. Quand des mots sont sortis de l’usage, il y a de quoi s’inquiéter, car cet effacement peut aussi indiquer un affaiblissement de sens.

Passé simple et temps immédiat

Ainsi, le passé simple. En 2016, son emploi à l’oral étant jugé trop complexe et «discriminant», les nouveaux programmes ont demandé aux professeurs d’enseigner ce temps verbal en priorité aux 3es personnes du singulier et du pluriel dans les classes de cycle 3 (CM1, CM2 et 6e).

Mais en ne disant plus «je chantai» ou «tu sautas», n’en viendra-t-on pas peu à peu à effacer l’idée en chacun d’une action faite dans un moment précis? L’usage grammatical semble ici plier au profit de l’usage répandu via les nouvelles technologies, qui préfèrent le temps présent et le dialogue immédiat. Il n’a donc rien d’anodin.

Heureusement, sachant que nous utilisons environ 5000 mots en moyenne pour nous faire comprendre, que le vocabulaire quotidien, selon le milieu social et culturel, varie de 300 à 3000 mots, alors que le dictionnaire de langue française en répertorie environ 60.000, la marge de progression reste donc phénoménale.

Mais pour les psychologues, le lexique ne se réduit pas à un simple «listing» de vocabulaire. Il est à la fois un point d’appui de la pensée et un outil de connaissance, de soi et du monde. Ainsi, dans certaines thérapies il est recommandé d’observer son langage: les TCC, par exemple, recommandent de noter combien de fois par jour la personne anxieuse emploie les «il faut», «je dois» ou «j’aurais dû», afin de les remplacer peu à peu par des formules moins contraignantes: «je pourrais» ou «je choisis de»…

C’est dans la vie émotionnelle que le travail sur les mots se révèle le plus fructueux. En effet, si l’on se limite à connaître seulement les noms des six émotions de base (joie, colère, peur, tristesse, surprise, dégoût), on risque de passer à côté de tous les sentiments qui parfois nous habitent: la méfiance, le ressentiment, l’inquiétude, le doute, la sympathie, l’ardeur… Ne pas connaître leurs dénominations et leurs enjeux, c’est manquer des pans entiers de sa sensibilité.

Comment serait le monde, si nous n’avions pas des mots pour le voir ?

Boris Cyrulnik dans «La nuit, j’écrirai des soleils»

À l’inverse, ajouter de nouveaux mots à son vocabulaire peut faire fructifier celle-ci. Dans son beau livre Il nous faudrait des mots nouveaux (Éd. du Cerf), le critique littéraire et écrivain Laurent Nunez nous offre de découvrir des termes de langue étrangère qui ouvrent notre palette émotionnelle et nous permettent enfin de «mettre des mots» sur des sentiments jusque-là incompréhensibles. Ainsi «Litost», en tchèque. Le mot désigne «un sentiment proche du découragement», «né du spectacle de sa propre misère soudainement découverte» (Milan Kundera). Quant à «Naz», terme de la langue urdu, il évoque «la fierté qui nous remplit de savoir que l’on est aimé plus que tout au monde».

Le dernier livre de Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils (Éd. Odile Jacob), est une magnifique démonstration de la puissance des mots dans des vies qui cherchent à se déployer. «Comment serait le monde, si nous n’avions pas des mots pour le voir?», demande-t-il. À quoi nous pourrions ajouter: comment penser notre vie intérieure, si nous n’avions les mots pour nous en approcher?

Un article du Figaro de

Ces nouveaux troubles mentaux qui frappent les entrepreneurs

Newsletter #20

Augmentalisme, binarisme, zappite… De nouveaux syndromes émergent chez les entrepreneurs de la tech. Près d’un sur deux sont atteints de troubles mentaux – dépression, bipolarité, hyperactivité -, bien plus que la moyenne de la population.

La nuit tombe doucement sur les ruelles du haut Marais parisien. Au numéro 25 de la rue du Petit-Musc, une foule bigarrée s’agglutine. Là, derrière une grande porte bleu pétrole, coiffée d’un blason aux allures de phénix prêt à renaître de ses cendres, se cache la société privée d’investissement The Family. En ce lundi 25 mars, Mathias Pastor, l’un de ses directeurs, brise l’omerta devant un parterre de 130 startuppeurs : « Les entrepreneurs ont des prédispositions plus élevées que les autres aux maladies mentales. » Nul ne l’ignore, mais personne n’en parle. Ce soir-là, sur la scène de The Family, Hampus Jakobsson, venture partner chez BlueYard, et Charles Thomas, cofondateur de Comet, s’attaquent à ce tabou. « Quand j’ai lancé ma boîte, j’ai eu ma première attaque de panique, confie ce dernier. Je suis pilote d’avion et j’ai commencé à avoir peur de voler seul. Ca m’a mis la puce à l’oreille. J’ai cherché à me documenter. Sans succès… »

Rien de surprenant constate Michael A. Freeman, professeur de psychiatrie à l’université de Californie de San Francisco, qui a étudié la fréquence de survenue des troubles mentaux chez les entrepreneurs : « On en sait beaucoup sur les traits de personnalité de ces patrons à succès. On en sait peu sur les caractéristiques de santé mentale qui peuvent être associées aux réussites ou aux échecs de l’entrepreneuriat. » Elles sont pourtant nombreuses. Aux pathologies de stressdésorganisationculpabilisationautoreprocheanxiété et dépression s’ajoutent une kyrielle de nouvelles maladies aux noms farfelus : nomophobie, binarisme, zombiquisme… Et la liste ne cesse de s’allonger.

En cause, la mythologie de l’entrepreneur capable de tout sacrifier au nom de la réussite« La Silicon Valley a lié l’idée du succès entrepreneurial à celle de la souffrance et du sacrifice. Prenez Elon Musk (PDG fondateur de Tesla), présenté comme l’un des hommes les plus créatifs du xxie siècle. Et pourtant lorsque l’on parle de lui, on valorise sa productivité : Elon dort dans les usines de Tesla, Elon bosse seize heures par jour. Même scénario avec Steve Jobs. On a mis la créativité du fondateur d’Apple sur un piédestal mais sa légende a été principalement alimentée par son addiction au travail », explique Rahaf Harfoush, anthropologue du numérique.

3500 applis sur la performance

Autrement appelé workaholisme, cet état d’hypertravail véhicule des standards de succès qui imposent des normes de productivité irréalistes mettant en péril l’hygiène de vie. Ainsi, ne pas manger, ne pas dormir, ne pas voir ses amis ni sa famille sont autant de comportements valorisés à travers cette mythologie de l’entrepreneur à succès. Sur Amazon, 39 260 livres sont répertoriés pour apprendre à travailler mieux et plus vite. Apple recense 3 500 applications pour doper la performance.

« Nous avons cessé de nous concentrer sur le travail pour devenir obsédés par le fait de travailler », dénonce Rahaf Harfoush dans son dernier ouvrage Hustle & Float qui analyse le conflit entre la productivité et la créativité, les deux valeurs cardinales de la culture moderne du travail. En catimini, l’addiction au travail s’est donc imposée comme un des sous-jacents de l’entrepreneuriat.

Kim Roselier

Un monde gouverné par l’urgence

Il faut avoir à l’esprit que les entrepreneurs vivent dans un monde gouverné par l’urgence. Ils sont obsédés par l’idée d’être le premier. Et la technologie leur en donne les moyens. « Les ordinateurs tournent sans discontinuer. On peut discuter en permanence sur les forums. Il n’y a aucune barrière naturelle qui vous contraignent d’arrêter. On perd alors la notion du temps et nos cycles de vie s’en trouvent perturbés. On s’alimente et on dort à n’importe quelle heure, obsédé par le projet qui occupe 98% de nos pensées. La technologie alimente le côté compulsif des entrepreneurs obnubilés par une idée », note Nicolas Sadirac qui a traversé ces états tourmentés lors de la création des écoles Epitech et 42.

Mais quelles sont les conséquences physiologiques et psychologiques de cette injonction à la performance dans un environnement ultracompétitif où la technologie fait exploser les barrières temporelles et physiques du travail ? « Le taux de cortisol (l’hormone du stress) explose et dérègle le fonctionnement du corps en occasionnant des symptômes tels que la perte de sommeil, l’irritabilité, le défaut de mémorisation », indique Thomas Gaon, psychologue spécialisé en addictologie dans le domaine du numérique. « Être entrepreneur, c’est une adrénaline toxique. On doit toujours accélérer. On est confronté à notre ligne de cash, aux investisseurs qui nous poussent et aux collaborateurs parfois mécontents », témoigne un entrepreneur français sous couvert de l’anonymat.

 

Addiction à Instagram

Cette course à la réussite entrepreneuriale a fini par normaliser le burn-out comme condition physique de l’entrepreneur méritant. Caroline Ramade en sait quelque chose. La quarantaine à peine entamée, la fondatrice de 50inTech a vécu l’épuisement psychique et frôlé la nomophobie« Les réseaux sociaux rendent fous. Faire voir et savoir ce que tu fais devient une drogue. Soit tu poses des garde-fous, soit tu deviens zinzin à cause des notifications qui tombent toutes les cinq secondes. À la fin de la journée, tu es crevée. Ta productivité est diminuée parce que tu ne sais plus prioriser. »

Quand on sait qu’un adulte déroule en moyenne 90 mètres de réseaux sociaux par jour, il est aisé de franchir le Rubicon de l’addiction. Elise Goldfarb et Julia Layani, cofondatrices de Fraîches et nouvelles directrices de la stratégie et de la création de Melty, passent en moyenne quatre heures par jour sur Instagram où plus de 6 000 personnes suivent leurs stories. À 25 ans, les deux entrepreneures y partagent allègrement leurs vies. Une façon de construire les images d’Epinal de la réussite entrepreneuriale« Les réseaux sociaux nous permettent d’exister. C’est un formidable ascenseur social, admet Elise Goldfarb, consciente de sa dépendance. Quand je suis dans l’avion pour New York je ne suis pas bien. Le manque d’Instagram, c’est comme le manque de nicotine. » Et Julia Layani de renchérir : « Notre génération souffre d’une pathologie communicante : on met en scène plus que l’on ne fait. »

Ce narcissisme doublé d’un égocentrisme excessif nourrit aux yeux de toute une génération le mythe fictif de l’entrepreneur à succès« En ligne, je suis admirée et dans la réalité, je ne suis personne, je ne vaux rien. Ce clivage entre deux identités qui sont dissociées et qui ne communiquent plus entre elles peut conduire à de graves dépressions voire même au suicide », prévient Thomas Gaon.

Un marathon intellectuel

À l’autre bout du spectre, il y a ces entrepreneurs qui se créent des pathologies pour mettre un pied dans l’ornière de l’entrepreneuriat. Depuis presque quatre ans, Rand Hindi, fondateur de Snips, a décidé de se pencher sur ses données personnelles pour comprendre les ressorts de sa créativité et de sa productivité. En cause, la panne du créatif« J’avais une nouvelle idée. J’ouvrais un vieux calepin. Elle était déjà dedans il y a cinq ans. C’était déprimant. » Frustré, Rand s’interroge. Est-ce que toutes les idées qu’il aura dans le futur ne seront que des incréments de celles qu’il a déjà eues ? À 34 ans, a-t-il déjà atteint son quota d’idées alloué ?

« Quand tu as des ambitions, cela implique des efforts dans la durée. Mais si tu n’arrives pas à tenir physiquement le marathon intellectuel dans lequel tu t’embarques, deux choses vont se passer : soit tu vas régulièrement être en burn-out – et tu vas perdre du temps et tu ne réussiras jamais à atteindre tes objectifs -, soit tu vas devoir revoir tes ambitions à la baisse pour qu’elles soient compatibles avec tes capacités. C’est ce qui arrive à la plupart des entrepreneurs aujourd’hui. Ils sont épuisés ou ils renoncent à leurs ambitions », constate celui qui a déjà traversé trois burn-out.

Kim Roselier

Refusant d’abandonner son idéal de réussite, Rand Hindi commence par suivre la caravane expérimentale des entrepreneurs en mal de créativité. Du festival Burning Man dans le désert du Nevada à la méditation, en passant par la thérapie sonore, il élargit son champ d’inspiration. Rien n’y fait. Sa créativité est en berne. En plein doute, il a l’idée de tracer toutes ses données physiques, psychiques et mentales. Pour se donner les moyens d’atteindre ses ambitions sur les vingt prochaines années, il veut comprendre. D’où lui viennent ces intenses moments de productivité ? Pourquoi traverse-t-il des états de déprime puis de contentement ? Comment ses émotions, sa motivation, son niveau d’énergie fluctuent-ils au gré des événements de la journée ?

Data man

Pour le découvrir, le fondateur de Snips a mis en place une routine qui ne souffre aucun oubli. Dès son réveil, son Fitbit (montre connectée) lui indique son temps de sommeil. Le pied, à peine posé par terre, atterrit vite sur sa balance connectée. Du petit-déjeuner au dîner, tout ce que son corps ingère est photographié. À l’instar de ses états d’âme, quantifiés et qualifiés dans des tableaux Excel selon trois indicateurs : très bien, normal, pas bien. Humeurs, productivité, créativité, confiance en soi, libido, alimentation… Tout est noté avant d’être transformé en graphiques destinés à être analysés pour mieux ajuster la performance entrepreneuriale. « Cela me prend trois secondes dans la journée. La data me permet de comprendre les déterminants physiques et mentaux qui conditionnent ma créativité. »

Et l’entrepreneur de filer la métaphore : « Imaginez-vous essayer d’installer la toute dernière version d’un logiciel sur un ordinateur vieux de dix ans. Certes, cela va fonctionner mais il y a de grandes chances que la machine soit ralentie, voire vous signale un bug dans le système. C’est la même chose pour votre corps. Si votre cerveau tourne à pleine capacité dans un corps biberonné à la junk food, cela ne peut pas marcher. En quatre ans, mes données m’ont permis de comprendre que l’état de mon corps conditionne mes niveaux de productivité et de créativité. J’ai pu ajuster mes comportements. Avec la data, on ne peut pas tricher. Je ne peux pas me mentir à moi-même. »

 

Hygiène de vie

Anne-Caroline Paucot, écrivaine prospectiviste et fondatrice du site La Santé demain, met en garde contre cette tendance à la quantification de soi, qui ôte toute humanité en réduisant les individus et leurs comportements à une masse de données. « Vous ne pouvez pas tout quantifier, il faut vivre sa vie, sinon la machine humaine créative tombe en panne. Le secret du bonheur, c’est de vivre l’instant. » Vivre l’instant, n’est-ce pas questionner son rapport à la technologie avant que cette dernière ne devienne une source de souffrance ? « Dans la plupart des cas, les entrepreneurs attendent de faire face à un dommage physique, psychique ou financier avant de réagir, observe Thomas Gaon. Certains sont pris dans un dilemme contradictoire entre des impératifs de productivité et leur ambition. D’autres voient leurs limites entrer en collision avec les besoins de leur start-up. Rares sont ceux qui anticipent en posant des garde-fous. »

Pourtant, nul entrepreneur ne peut ignorer le b.a.-ba du marathon de l’entrepreneuriat. Conserver une hygiène de vie saine. Rigidifier les horaires de travail. Cultiver des loisirs loin de l’univers tech. Faire du sport. Déconnecter pendant la nuit et ce, pendant au moins huit heures. Limiter l’usage des réseaux sociaux et le volume d’informations reçu pour éviter l’épuisement. Mais alors pourquoi se laisser déborder ? « On se projette dans un environnement futur de réussite, donc c’est hyperplaisant. On produit de la dopamine. Prendre la décision d’arrêter est vraiment difficile », reconnaît Nicolas Sadirac.

« Je voulais tout le temps être légendaire avec ma famille, mes amis, mes collaborateurs, confesse Charles Thomas, le cofondateur de Comet, qui a fini par s’entourer d’un coachC’est tabou parce que les entrepreneurs pensent que cela veut dire qu’ils sont cassés, mais c’est faux. Prenez les athlètes olympiques – qui accomplissent un effort assez similaire à celui exigé par l’entrepreneuriat – ils construisent autour d’eux un écosystème de thérapeutes et d’entraîneurs. Les entrepreneurs devraient s’en inspirer. »

 

Des résultats troublants

Selon l’étude « Are Entrepreneurs ‘Touched with Fire’ ? » publiée en 2015 par Michael A. Freeman, professeur à l’université de Californie de San Francisco, les entrepreneurs seraient davantage touchés par les maladies mentales (dépression, bipolarité, hyperactivité…) que le reste de la population. Plus de 49% souffriraient de troubles mentaux, presque un tiers d’entre eux aurait au moins deux troubles différents et plus de 18% au moins trois troubles, parmi lesquels l’hyperactivité, la dépression, la prise de substances et l’anxiété.

Un article de Emilie VIDAUD paru le 19/05/2019 sur le site Les Echos Entrepreneurs 

Surcharge mentale : l’entrepreneur cumule tous les risques

Blog

Terme destiné à désigner le poids de la responsabilité du foyer pesant sur les femmes, la surcharge mentale est un risque que courrent aussi les entrepreneurs. – Shutterstock.com / pathdoc

Souvent contraint ou tenté de vouloir tout gérer, le chef d’entreprise voit sa charge mentale ultra-sollicitée. Attention au risque de surchauffe !

Cette bande dessinée a eu un succès fulgurant sur le Web. La dessinatrice Emma y décrit la charge mentale des femmes épuisées d’avoir à penser à tout. A force de vouloir tout organiser et planifier à la maison, elles déresponsabilisent leur compagnon renforçant le poids des taches pesant sur elles. Evidemment, on ne peut s’empêcher de transposer cette notion au chef d’entreprise. Commercial, recrutement, relation avec l’administration… dans une TPE ou une PME, l’entrepreneur est souvent confronté à la multiplication des missions. Avec le risque que ces dernières saturent tout l’espace de son cerveau.

emmaclit.com

 

L’entrepreneur, une victime toute désignée

La notion de charge mentale n’est pas nouvelle. Comme l’a exposé la psychologue russe Bljuma Zeigarnik en observant les garçons de café à Vienne, on a tendance à mieux se rappeler les taches inachevées et oublier celles déjà accomplies. C’est « l’effet Zeigarnik ». L’ennui, c’est que l’accumulation des missions non terminées finit souvent par monopoliser l’esprit du dirigeant. Ce dernier pense en permanence à ses dossiers ou travaux en cours, y compris chez lui et le week-end. La capacité mentale ayant des limites, passé un certain niveau, les neurones saturent et brouillent les capacités d’analyse et de prises de décision. Tout le monde n’est pas égal devant la charge la mentale. Mais même les individus les mieux structurés qui savent organiser leur pensée comme des tiroirs ne sont pas à l’abri d’une surchauffe.

L’entrepreneur est une victime toute désignée. Il se sent engagé sur tous les fronts. Il consacre toute son énergie à développer la boite qu’il a parfois fondée et développée tout seul. Quand il a sollicité l’argent de la famille ou embarqué un conjoint dans l’aventure, il a encore plus de pression. Ne pas savoir déléguer accroît encore les risques de dédier tout son cerveau au travail. Comme le mari que met en scène Emma, l’équipe autour de ce dirigeant envahissant a tendance à limiter ses initiatives. Comme elle attend que le boss gère tout, elle se borne à exécuter les consignes.

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Signaux d’alerte

Au fur et à mesure que l’affaire grandit, le poids des responsabilités s’alourdit sur les épaules de l’entrepreneur sans qu’il soit forcément compétent sur tous les tableaux. La pression devient trop forte. Fatigué mentalement, il commence à faire des erreurs. « Si les difficultés surviennent, il aura tendance à en faire encore plus, explique Jean-Luc Douillard, psychologue, co-initiateur du dispositif Apesa (Aide Psychologique aux Entrepreneurs en Souffrance aigüe). Pour tenir le choc, il augmentera les doses de café, prendra des cocktails vitaminés ou des boissons énergisantes, voir des stupéfiants. » Un engrenage malsain qui mène tout droit au burn-out.

Pour le psychologue, il existe plusieurs signaux d’alerte à une charge mentale trop forte. D’abord des troubles du sommeil lorsque l’accumulation des missions non réalisées créent un sentiment d’angoisse. Avec un esprit occupé par les taches dont on ne voit jamais la fin, surviennent également des troubles de l’alimentation et du comportement, comme une irritabilité inhabituelle et surtout une tendance au repli sur soi. Au but d’un moment, le corps finit par lâcher. Un effondrement physique que l’entrepreneur, souvent dans le déni, ne voit jamais venir.

Un article de Bruno ASKENAZI  paru le 24/06/2017 sur le site Les Echos Entrepreneurs