Ce n’est pas le nombre qui compte

L’entreprise définie sur le tas…

Connaissez-vous le paradoxe du tas ? Il désigne une énigme formulée par un certain Eubulide de Milet qui, dans la Grèce antique, aimait déconcerter ses interlocuteurs en leur posant la colle suivante : si vous retirez un grain de sable à un tas de sable, est-ce toujours un tas ? Oui, mais si vous en enlevez deux, puis trois, etc. ? À quel moment le tas cesse-t-il d’être un tas ?

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Fort apprécié des sophistes, qui l’invoquèrent sous ses différentes variantes, comme celle du troupeau (combien de moutons doivent quitter le troupeau pour qu’il n’en soit plus un ?), ou encore du chauve (combien de cheveux un homme doit-il perdre pour devenir chauve ?), le paradoxe donna du fil à retordre aux philosophes, et devint un classique des cours de logique, où il sert encore à illustrer la question suivante : à quel moment un changement de quantité entraîne-t-il un changement de qualité ?
« C’est le paradoxe du déconfinement progressif : on ne sait pas quand le collectif sera de nouveau une réalité tangible »

Après ces mois de télétravail, il me semble que les chefs d’entreprise ont, comme les collègues d’Eubulide en son temps, de quoi s’arracher plus d’un cheveu, justement. Car ils sont en quelque sorte confrontés à un paradoxe du tas inversé. À mon retour au bureau, où, Covid-19 oblige, nous évitons de nous réunir sur place mais apparaissons les uns après les autres en ordre dispersé, j’ai été frappée par la difficulté que j’avais de définir à quel moment notre fameux esprit d’entreprise se reformerait. De même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps (pour reprendre une expression d’Aristote, le grand ennemi d’Eubulide), un collègue croisé dans un couloir ne fait pas une équipe. Au contraire, c’est presque comme si on n’osait pas lui parler : on a l’impression de lui tenir la jambe s’il ne faisait que passer chercher un courrier, ou de le déconcentrer s’il bûche seul à son bureau. Mais à partir de combien d’employés peut-on dire qu’elle existe, cette fameuse équipe ? Et quand est-on est légitime à proposer un café à la ronde pour relancer une discussion entamée en mars dernier ? C’est le paradoxe du déconfinement progressif : on ne sait pas quand le collectif sera de nouveau une réalité tangible.

Loin de moi l’idée de considérer les employés comme des moutons, et l’entreprise comme un troupeau dont on ne pourrait retrancher un certain nombre d’éléments sans déstabiliser l’ensemble. Au fond, cette énigme doit nous inciter à redéfinir ce qui fait la qualité d’une entreprise – dans tous les sens du terme. D’abord, ce qu’est une entreprise en général : en quoi, et pourquoi se distingue-t-elle d’une coquille vide qui se contenterait d’héberger des individus, certes productifs mais résolument indépendants, et de les connecter entre eux comme le ferait un réseau de freelance ? Sans que rien de plus n’émerge de cet agrégat de grains de sable, si ce n’est un vague concept, « l’entreprise », dont l’existence serait avant tout juridique ? Et qu’est-ce qui fait la qualité – au sens des qualités et des défauts – de la vie qu’on y mène, cette fameuse « QVT » ou qualité de vie au travail qu’on invoque comme un mantra mais sans jamais savoir à quel moment exact elle se dégrade irrémédiablement ? Une chose est sûre : si l’entreprise n’était qu’un tas d’individualistes, elle n’irait pas loin. Son existence tient à davantage qu’au nombre de salariés présents dans ses locaux, et pourtant on sent bien qu’elle risque, à un certain stade et si l’éloignement de ses salariés se prolonge, de basculer dans la « néantité », comme diraient les Antiques, soit de perdre sa substance.

Afin de poursuivre la réflexion sur les effets potentiellement délétères du télétravail, je vous invite cette semaine à découvrir un entretien avec Fanny Lederlin, qui dénonce la tentation régressive à l’isolement que cache le rêve d’un travail à domicile généralisé. Ou encore, si vous culpabilisez de ne pas avoir été suffisamment productif pendant ces mois de confinement, de prendre un peu de distance avec le « productivity porn » qu’exhibent vos (trop) besogneux amis sur les réseaux sociaux.

Editorial d’Anne-Sophie Moreau, rédactrice en chef de Philonomist. que vous pouvez retrouver ici

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