Comment garder le pouvoir d’agir malgré l’incertitude

Avec la contrainte du confinement, certains attendent une reprise hypothétique et voient leurs anciens repères s’écrouler chaque jour un peu plus, alors que d’autres réagissent et perçoivent des possibilités qui n’existaient pas auparavant. Plus important encore, ils passent à l’action. Qu’est ce qui fait la différence entre les premiers et les seconds ?

Comment agir quand on est confiné et en situation de totale incertitude ? Nos repères pour décider ne sont-ils pas complètement bouleversés ? La décision ne risque-t-elle pas d’être inhibée ? Comment avancer malgré la contrainte ?

On observe des initiatives impensables avant le confinement. Par exemple, faire un casting depuis son domicile. L’agence de production vidéo Splashr a pourtant adapté ses moyens et utilisé son expertise pour « caster » les acteurs en visio : ils se filment en selfie depuis chez eux et le résultat est retravaillé en postproduction. De même, il y a peu, personne n’aurait parié sur le développement du « home fitness ». Pourtant, les cours de sport en ligne explosent.

La contrainte est une opportunité

Ces initiatives ont un point commun : elles appréhendent la réalité d’une situation. Au lieu de considérer les contraintes et de s’en plaindre, les entrepreneurs innovants partent des nouveaux moyens que leur offre la situation inédite, ces moyens qui n’étaient pas là ou qui n’étaient pas considérés auparavant. Une contrainte est le plus souvent liée au but que l’on s’est fixé. Par exemple, ne pas sortir de chez soi est une contrainte pour rencontrer physiquement ses collègues de travail. Tout but envisagé rend en effet les moyens de l’accomplir nécessaires, d’où l’apparition de contraintes.

Si, à l’inverse, nous partons des moyens disponibles rendus possibles par l’isolement, nous pouvons en déduire plusieurs opportunités qui s’ouvrent à nous. Au lieu de partir de ce que nous ne pouvons pas faire, nous choisissons de partir des moyens que nous avons et de considérer parmi eux ceux qui sont suffisants pour faire quelque chose d’intéressant pour nous et pour les autres. Ainsi, troquer des moyens nécessaires contre des moyens suffisants fait non seulement du bien au moral, mais permet aussi de trouver des espaces pour agir.

Le but n’est pas le réel

Le but peut se définir comme un état futur désiré. Nous avons appris à nous fixer un but avant d’agir. Notons d’ailleurs que le fait de ne pas avoir de but est mal perçu dans notre société. Sans doute nous souvenons-nous du malaise que nous ressentions lorsque, étant enfant, nous étions interrogés sur ce que nous voulions faire plus tard. Croyant qu’il était nécessaire d’avoir une réponse, nous avons appris à imaginer des futurs possibles pour ensuite tenter de les atteindre. Le problème, c’est que cette démarche conduit à l’échec ou au succès. Une dichotomie qui a de quoi rebuter. D’autant plus que l’époque actuelle nous rappelle douloureusement que rien ne se passe comme prévu. L’incertitude que nous refusions de voir est bien là, et nos plans sont déjoués.

L’effectuation offre une alternative pragmatique très intéressante pour avancer quel que soit le niveau d’incertitude ambiant. Au lieu de déduire d’un but des moyens nécessaires, nous pouvons déduire des effets atteignables d’un certain nombre de moyens disponibles et suffisants. C’est donc le réel d’aujourd’hui qui conduit l’action et non pas l’image mentale que nous avons d’un futur désiré – et encore moins la contrainte actuelle.

A priori, cette bascule n’est pas difficile à effectuer. Pourtant, ce n’est pas si évident. Est-ce vraiment légitime de penser de cette manière quand on nous a appris exactement le contraire ? De même, n’est-ce pas manquer d’ambition que de ne considérer que les moyens existants ?

Observons une situation rencontrée récemment dans laquelle nombreux sont ceux qui pourront se reconnaître. Une entreprise vend du conseil en management de la performance. Il n’est pas facile de vendre des prestations en cette période de confinement, alors que les chaînes de production sont à l’arrêt et que, pour les entreprises qui ne sont pas dans ce cas, l’attention est davantage portée sur le maintien de la production que sur la performance. Agir de façon effectuale, c’est donc partir des moyens et pas de la contrainte – à savoir que personne n’achète du conseil en ce moment. Les moyens disponibles de l’entrepreneur sont son expérience de gestion de crise et son savoir-faire pour piloter une chaîne de production. Ajoutés à ces moyens tous ceux des clients : il y a bien quelque chose à en faire. Peut-être qu’ils pourront mettre au jour des moyens dont ni les uns ni les autres n’avaient conscience et s’engageront alors sur un effet reconnu conjointement comme atteignable. Voilà comment le pouvoir d’agir a été conservé malgré l’incertitude.

L’effet produit n’est pas toujours le résultat attendu

Cette posture force à regarder les effets immédiats que l’action d’aujourd’hui peut produire, tout en acceptant que le résultat ne soit pas celui attendu. Avec cet état d’esprit, les entrepreneurs regardent les surprises, bonnes ou mauvaises, sous un autre angle.

Dans la situation inédite que nous connaissons, les principes de l’effectuation peuvent alimenter un processus de pensée-action itératif permanent. Nos entreprises, organisées pour être efficaces, n’ont pas adopté ce mode de pensée. Peut-être faut-il désapprendre pour mieux réapprendre qu’il existe deux modes de pensée : un mode de pensée managérial, basé sur la performance, et un mode de pensée effectual, qui part des moyens suffisants pour agir.

L’incertitude et le risque, bien réels, de la période que nous traversons peuvent paralyser nos prises de décisions. Peut-être préférerons-nous agir uniquement lorsque nous disposerons de toutes les informations nécessaires. Sauf qu’en situation d’incertitude, cela est impossible, car de nouvelles informations remettent perpétuellement en cause ce que l’on prenait pour acquis. Cette difficulté à agir face à la magnitude des changements en cours peut affecter directement notre capacité de résilience, tant d’un point de vue économique que d’un point de vue sociétal, c’est-à-dire la capacité, en l’occurence d’un système, à continuer d’avancer suite à un choc ou à un traumatisme et à le sublimer. Ainsi, l’effectuation pourrait nous rendre plus libre face à la contrainte et donc plus résilient.

Un article de Dominique Vian, Mathilde Gaulle, Fabrice Léger, Quentin Tousart publié le 5/5/2020 sur le site de HBR France